lignes de fuite

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Recherche - Ollivier Dyens

jeudi 10 avril 2008

vallée de l'étrange

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Pour prolonger le propos du livre d’Ollivier Dyens, deux articles, « Comment les humains voient les robots » et « Quand la réalité virtuelle mesure la paranoïa urbaine », très stimulants, comme tous les articles de Rémi Sussan, lui-même auteur de Les utopies posthumaines (Omnisciences, 2005).

On y découvre notamment le blog de Stephanie Lay à propos de l'« Uncanny valley », ou vallée de l'étrange.

mardi 8 avril 2008

processus de dissémination


Par l’informatique, toute activité langagière humaine est maintenant interprétée puis transformée pour être « comprise » par les machines. (p. 58)

Par les réseaux de télécommunications, et par Internet en particulier, transitent non seulement presque toute l'information produite par les humains (et par l'environnement) mais aussi presque toute celle au sujet des humains. Bibliothèques, banques, données gouvernementales, textes académiques, archives historiques, informations médicales, images satellites, contrats, énoncés juridiques, littérature, informations militaires, plans architecturaux, salaires, rien aujourd'hui n'échappe à ce réseau. La presque totalité de nos représentations et de nos conceptualisations y niche. Dans les réseaux de télécommunications se cachent la preuve, la conviction de notre existence. Détruire ces réseaux est détruire l'humanité telle que nous la vivons aujourd'hui. Sans réseaux, les traces de notre présence sur cette planète disparaîtraient, les témoignages de notre prolongement dans le temps s'envoleraient. Sans réseaux, l'histoire humaine ne deviendrait plus que souvenirs, légendes, mythes. Sans réseaux, nous serions emprisonnés dans le présent, incapables d'accéder aux informations amassées dans le passé, incapables de les prolonger dans le futur. (p. 127-128)

Des humains existent toujours en amont ou en aval de ces réseaux, pourrait-on argumenter. Certes, mais la complexification et la multiplication quasi exponentielles de ceux-ci rend presque impossible l'identification de la source ou de la destination. Les réseaux, en ce sens, participent à l'apparition de la condition inhumaine ; en multipliant les parcours, ils effacent, en quelque sorte, toute trace d'origine, tout indice de destination, et proposent une disparition subséquente de l'élément humain. Qui plus est, bien souvent, l'information qui circule sur ces réseaux ne s'adresse plus directement à l'humain. Par les réseaux informatiques par exemple, l'information, sans origine ni but véritables, peut circuler de base de données en base de données sans avoir recours à la présence humaine ; en fait, si une grande quantité d'informations permute encore d'humain à humain, celui-ci est de moins en moins nécessaire au processus de dissémination. L'humain voit, consomme et utilise l’information, mais celle-ci ne quitte presque plus l'espace informatique et ne pénètre presque plus l'espace génétique (nous n'utilisons guère notre mémoire car nous utilisons celle des outils informatiques et numériques. Peu d'informations résident aujourd'hui dans l'espace mémoriel de l'humain). De plus, ainsi que l'exemple des virus informatiques le prouve, l'information possède aujourd'hui une importante capacité d'autoreproduction. Un virus informatique n'a besoin d'aucun véhicule de survie génétique pour se disséminer (certes, les virus informatiques ont été, à l'origine, créés par des humains, mais leur existence dans le cyberespace est maintenant indépendante de ces derniers. Une fois créé, le virus informatique s'enchevêtre dans l'écosystème cyberspatial et assure sa survie de façon quasi autonome). (p. 139-140)

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Dans la condition inhumaine, la communication change. Si la communication dans un groupe restreint peut se gérer au moyen d'un simple échange d'informations sonores, visuelles et chimiques (je vois, entends, touche mes interlocuteurs et cette série d'informations, la posture, le timbre de la voix, la sueur, le regard, me permet de dialoguer avec précision), cela n'est pas le cas dans un groupe de plus grande envergure. Dès qu'un groupe dépasse la taille de l'accès direct à son information par les sens, une structure de cohérence doit se développer afin de contrer la poussée de l'entropie.
Et puisque nous appartenons à la collectivité qu'est la civilisation, puisque nos réseaux d'informations sont de plus en plus importants, globaux et instantanés, puisque nous recevons sans arrêt des informations des ensembles et groupes qui nous entourent, puisque nous en renvoyons aussi sans fin à ceux-ci, puisque nous nous révélons dans le chevauchement entre individus et essaims, puisque les uns et les autres n'ont toujours qu'un seul but, survivre pour se disséminer, alors il n'est pas étonnant que nous voyions l'apparition d'une intelligence et d'une cohérence à l'échelle de l'humanité. Par les technologies de l'information et les réseaux, nous avons une voix, une pensée, un comportement collectifs.
Comment puis-je affirmer une telle chose ? En examinant la qualité et la résonance de la communication actuelle, en observant le besoin de similitude que l'on y retrouve. Blogs, chats, courriels, hyperliens, hypertextes téléphones cellulaires, réseaux d'échanges et de contrôle (de style eBay), une immense partie de la communication humaine contemporaine est maintenant définie par deux phénomènes fondamentaux, la dissémination et la légitimation, et par une caractéristique, la cohérence.
Qu'est-ce à dire ? Que la communication actuelle semble posséder un objectif principal : nourrir (ou du moins créer) une cohérence globale. Pourquoi ? Parce que toutes les formes de communication autres qu'intimes deviennent globales. Nous communiquons des informations non pas pour notre voisin ou nos amis, mais bien pour les réseaux et ceux qui les peuplent. À quoi servent un chat, un blog si ce n'est à disséminer une information au niveau global ? À quoi servent les SMS si ce n’est à une diffusion rapide, propagée au plus grand nombre ? Même la communication dialogique, entre un utilisateur et l'autre. par le courriel par exemple, puisqu'elle utilise le réseau (et y réside), nourrit ce dernier. Parfois de façon immédiate (le courriel est partagé, suivi ou même intercepté), parfois de façon latente (le courriel est conservé pour utilisation ultérieure), parfois même de façon inactive (le courriel est éliminé mais des traces en persistent toujours dans le réseau).
Pour preuve ? L'hyperlien, caractéristique la plus fondamentale de la communication en ce début de XXIe siècle. L'hyperlien n'est pas cette révolution de la lecture ou de l'écriture que plusieurs nous avaient annoncée. Ce n'est pas dans l'acte de lire ou d'écrire que l'hyperlien est le plus étonnant. C'est dans son désir de communication et dans sa recherche de légitimation. Blogs, chats, courriels et sites web fonctionnent sur ces deux principes. Un blog acquiert sa légitimité s'il est recensé dans d'autres blogs (dont la légitimité est elle aussi dépendante de recensements) et si, en retour, il en recense lui-même. N'est-ce pas d'ailleurs la caractéristique de Google, une des raisons de son immense popularité ? Le premier site qui apparaît dans Google est certes celui qui possède les mots-clés recherchés mais il est aussi, et surtout, celui qui est recensé (hyperlié) par le plus grand nombre de sites. Bref, c'est l'hyperlien qui assure la force, la légitimité, la qualité d'un site, d'un blog, d'un chat.
Dissémination de l'information, légitimation par la collectivité (qui accepte ou rejette l'information proposée), décentralisation, boucles de rétroaction, voilà autant de caractéristiques qui marquent à la fois non seulement les nouvelles structures de communication de l'humanité mais aussi les réseaux d'intelligence collective des insectes et bactéries. (p. 146-148)

Ollivier Dyens, La condition inhumaine. Essai sur l’effroi technologique (Flammarion, 2008)

« La révolution « inhumaine » »: Entretien avec Ollivier Dyens paru dans Le Monde, 26 janvier 2008

lundi 7 avril 2008

repenser la condition humaine

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Ce n'est pas l'omniprésence des technologies qui nous angoisse, mais bien les lectures du monde qu'elles nous forcent à accepter (là où le cosmos n'est peut-être qu'une série de cordelettes qui vibrent, là où temps et espace se déforment par le poids des étoiles, là où disparaît toute notion de début, de fin, de limite, là où existent des horizons par-delà lesquels les lois physiques s'effondrent). Ce n'est pas l'omniprésence des technologies qui nous alarme, mais ces lectures du monde qui remettent aussi, et surtout, en question la forme, la structure, l'essence même du vivant et de l'humain (comment peut-on parler d'hommes et de femmes alors que la technologie nous dépeint l'individu comme une forme éphémère de strates instables, mouvantes et contaminées ?). La réalité technologique nous fait découvrir un univers non pas insensé, mais dont le sens ne correspond pas à notre perception biologique. La réalité technologique nous montre que l'univers est parfaitement étranger à la perception que nous en avons, que l'information que nous saisissons du monde qui nous entoure par l'entremise de notre biologie est au mieux partielle, au pire un simulacre. De cette incompatibilité naissent un malaise, une angoisse profonde : ce que nous ressentons, voyons, touchons, aimons n'est, semble-t-il, qu'une construction. C'est ce malaise que je nomme la condition inhumaine.
Ce livre n'est ni un réquisitoire, ni un manifeste, ni un pamphlet. Il se veut une lecture et une analyse de la condition inhumaine. Il ne cherchera pas à condamner ou à encenser la technologie, mais bien à utiliser la multiplication des niveaux de réalité qu'elle nous offre pour examiner le vertige contemporain. Parfois le regard posé sera heureux, parfois inquiet. Pourquoi ? Parce que ce livre se laissera guider par l'analyse de ce phénomène qu'est la condition inhumaine. Et si, parfois. cette condition inhumaine suggère d'effrayantes conclusions (l'humain est un mécanisme, l'art est un algorithme, la croissance exponentielle des technologies nous pousse vers une singularité), elle propose aussi une façon nouvelle de comprendre le monde, libérée des tensions et polarisations biologiques, culturelles et politiques bien souvent abêtissantes. La condition inhumaine nous oblige à repenser la condition humaine. Si la conception de l'homme et de la femme qui est la nôtre depuis des millénaires risque de s'y perdre, peut-être seront aussi perdues les luttes animales et violentes que l'humanité se livre à elle-même depuis toujours. Dans la condition inhumaine s'enchevêtrent espoir et désespoir, humain et machine, intention et mécanisme. La condition inhumaine est un cocon. De cette gestation nouvelle entre le biologique et le technologique émergera probablement un sens. C'est à la recherche de ce sens que se lance ce livre. (p. 15-17)

Chaque jour en Occident, et bientôt dans le monde entier, des êtres humains naissent, survivent, grandissent et meurent grâce à des machines, aux côtés de machines, dans et par des machines. Ce sont les machines qui, aujourd'hui, donnent vie et souffle à notre monde ; ce sont les machines qui, les premières, voient les enfants (par l'échographie), les soignent (de façon intra-utérine), les veillent ; ce sont elles qui, les premières, couvent nos enfants, les touchent, les regardent. Ce sont elles qui les protègent, les secourent et les rassurent. Ce sont elles qui nourrissent leur imaginaire, qui développent leur cortex visuel ; c'est avec elles que se développent de véritables relations amoureuses. Ce sont les machines qui, littéralement, enfantent notre monde. Et qui, de cet enfantement, permettent l'émergence d'un nouvel écosystème, d'une nouvelle espèce : depuis un peu moins d'un siècle, vous, moi, tous ceux qui lisent ce livre, doivent leur vie, leurs guérisons, leur agonie, leur bonheur et désespoir de moins en moins aux êtres qui peuplent leurs désirs et de plus en plus aux machines qui les veillent calmement. Depuis un peu plus d'un siècle, les machines nous donnent vie, nous peignent l'existence, nous plongent dans la mort et font de nous des êtres non pas robotiques, non pas cyberorganiques, mais différents ; des êtres qui dépendent de réseaux, de techniques et d'outils. Des êtres qui dépendent de souffles, de perceptions, de rythmes accélérés, insatiables, machiniques.
L'homme, la femme, l'enfant de cette ère ne sont humains que par leur relation aux machines. (p. 20)

Soyons clairs : nous n'avons jamais habité dans un monde fait à la mesure de l'humain. Certes, la nature est belle et douce, magnifique de couleurs, d'espaces et de grâces, mais elle est aussi cette dynamique qui génère des parasites et qui pousse les êtres à se blesser et à se tuer. La nature n'a qu'un but, se reproduire, et ne permet qu'une façon d'y arriver : en s'emparant de l'ordre contenu dans les corps. La nature n'est pas faite à la mesure de l'homme (ni à la mesure des animaux). La nature est faite à sa mesure et sa mesure est celle de sa reproduction et de sa multiplication, envers et contre tout ; envers les douleurs, les agonies, les renoncements ; contre l'amour, la tendresse, la bonté. Que des êtres aient développé la capacité de souffrir, d'avoir peur, de sentir la peine, la solitude et l'abandon, cela ne fait aucune différence. Nous vivons dans un monde qui n'a jamais été à la mesure de notre conscience, de notre capacité d'imaginer la mort, l'exil, le renoncement, la joie. Dès le premier regard vers le ciel, vers la nuit, vers le corps de l'aimé qui souffre et qui meurt, dès la première question, le premier pourquoi, l'humain a vécu dans un monde qui ignore sa nature, sa mesure. Dès que l'humain a compris qu'inexorablement tout autour de lui, un jour, s'éteindrait, il s'est exilé du monde qui l'entourait. Le dialogue que nous entretenons aujourd'hui avec les machines, la coévolution que nous partageons avec elles, le monde étrange que nous bâtissons à leurs côtés, souvent pour leurs besoins, n’est certainement pas plus démesuré que celui, indifférent et muet, dans lequel nous avons vécu jusqu'à maintenant. (p. 22)

Ollivier Dyens, La condition inhumaine. Essai sur l’effroi technologique (Flammarion, 2008)

Ollivier Dyens est né le 18 juillet 1963 à Rome.
Il est professeur au département d'études françaises de l'université Concordia à Montréal, et a publié :

- Prières : poèmes (Éditions du Vermillon, 1993)
- Chair et Métal : Évolution de l'homme, la technologie prend le relais (VLB Éditeur, 2000)
- Les Murs des planètes ; suivi de La Cathédrale aveugle (textes et cédérom) : poésie multimédia (VLB Éditeur, 2002)
- Les Bêtes : poésie (Triptyque, 2003)
- Continent X, vertige du nouvel Occident (VLB Éditeur, 2003)
- Navigations technologiques (VLB Éditeur, 2004)

voir en ligne : « De lettres et d’acier » (bleuOrange. Revue de littérature hypermédiatique, 1)