lignes de fuite

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Recherche - brou

mardi 8 décembre 2009

il n'y a pas de notice

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Pour ne pas être prise de pleurs ou d'un découragement paralysant (Tiens voilà, je m'écroule ici au milieu de cette place, je ne suis plus qu'un tas d'étoffes, je disparais même de ce tas d'étoffes, dans quelques heures quand ils le soulèveront au moment du nettoyage de la place, ils ne découvriront rien d'autre, je me serai volatilisée), Vera Candida lissa l'intérieur de son crâne, elle en fit une coquille vide et parfaite, à la surface aussi polie et douce que la nacre d'un coquillage. Ce fut la condition pour ne pas retourner sur ses pas et pour se remettre en marche, la mémoire neuve et le crâne dépeuplé. Elle voulait traverser ce bout d'océan, trouver la cousine à l'auberge espagnole et se débarrasser du bébé qui grandissait dans ses entrailles. Elle ne pourrait rien faire de tout cela si elle était emplie de remords. (p. 88)

Vera Candida resta interdite dans le couloir et se souvint de ce que disait sa grand-mère Rose Bustamente, Dans la vraie vie, on ne comprend pas toujours tout, il n'y a pas de notice, il faut que tu te débrouilles pour faire le tri. (p. 150)

Les vies se transforment en trajectoires. Les oscillations, les hésitations, les choix contrariés, les déterminations familiales, le libre arbitre réduit comme peau de chagrin, les deux pas en avant trois pas en arrière sont tous gommés finalement pour ne laisser apparaître que le tracé d'une comète. C'est ainsi qu'Itxaga devint peu à peu ce qu'il est encore et que, de loin, on ne pouvait lui imaginer une autre vie que la sienne. (p. 227)

Véronique Ovaldé, Ce que je sais de Vera Candida (L’Olivier, 2009)

L’histoire, dans une l'île imaginaire de Vatapuna, d’une lignée de quatre femmes qui se battent contre la fatalité, dans une écriture très singulière, mélange, acidulé et empoisonné, de burlesque et de violence.

Véronique Ovaldé est née en 1972.
Elle travaille dans l'édition et a publié auparavant :
- Le Sommeil des poissons (Seuil, 2000)
- Toutes choses scintillant (L'Ampoule, 2002)
- Les hommes en général me plaisent beaucoup (Actes Sud, 2003)
- Déloger l'animal (Actes Sud, 2005)
- Et mon cœur transparent (L’Olivier, 2007) Prix du livre France Culture – Télérama.
- Ce que je sais de Véra Candida (L’Olivier, 2009) a obtenu le Renaudot des lycéens et le Prix du Roman France Télévisions

::: Hubert Artus (Rue89, 22 août 2009)
::: Cuneipage, 22 août 2009
::: un article de Philippe Lançon et un entretien (Libération, 25 août 2009).

mardi 1 décembre 2009

une vérité jumelle du mensonge

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Nos regards se croisèrent, et je fis un pas en avant pour rejoindre Marie, mais je fus arrêté par le tourniquet, et je compris d'instinct que je ne pourrais pas passer, sans même devoir demander l'autorisation aux hôtesses. Je continuais de regarder Marie dans les yeux, Marie qui s'éloignait de moi, à la fois immobile et en mouvement sur les marches de l'escalator, comme prisonnière d'un soudain engourdissement du réel, d'un appesantissement du monde, Marie, paralysée, incapable d'aller dans le sens contraire de la marche et de revenir vers moi, de braver les convenances et de redescendre l'escalier roulant à contresens en se tenant à la rampe, luttant à contre-courant pour venir me rejoindre et m'étreindre sous les yeux effarés des témoins. Je voyais Marie s'éloigner de moi au rythme lent de l'escalator qui montait - Marie, immobile, de la détresse dans les yeux - je ne pouvais pas la retenir, je ne pouvais pas l'atteindre, j'étais bloqué au pied de l'escalator, et elle ne pouvait pas me rejoindre, elle ne me faisait aucun signe, le visage perdu, triste, qui s'éloignait de moi au rythme de l'escalator qui montait. Je la regardais s'éloigner de moi avec le sentiment qu'elle était en train de passer sur une autre rive, qu'elle s'éloignait vers l'au-delà, un audelà indicible, un au-delà de l'amour et de la vie, dont je devinais les profondeurs rougeoyantes en haut de l'escalator, derrière les portes capitonnées des salons privés de l'hippodrome. L'escalator les menait vers ces territoires mystérieux auxquels je n'avais pas accès, l'escalier roulant était le vecteur de leur passage, un Styx vertical - marches métalliques striées verticalement, rampe en caoutchouc noir - qui les emportait vers l'Hadès.
Marie ne bougeait pas, les yeux voilés, fixes, absents, elle se laissait emporter par l'escalator, impuissante, triste et passive, et moi ne la quittant pas des yeux, contournant l'escalator et marchant à côté d'elle pour maintenir constante la distance qui nous séparait, mais la sentant irrémédiablement s'éloigner de moi, continuant de la suivre des yeux pour ne pas la laisser disparaître de ma vue, sentant qu'elle était en train de m'échapper à jamais, mais ne tentant rien non plus pour la rejoindre, ne cherchant pas à passer en force l'obstacle du tourniquet pour essayer de l'arracher à son destin. Je croyais, sur le moment, que c'était la dernière fois que je la voyais, je la regardais s'éloigner lentement sur l'escalator, et j'avais envie de la serrer une dernière fois dans mes bras pour un ultime adieu. J'eus alors, à l'instant, la certitude que, si Marie disparaissait de ma vue maintenant, si elle passait le seuil de ces lourdes portes capitonnées des salons privés de l'hippodrome, ce serait la dernière fois que je la verrais - et qu'elle mourrait (mais ce que j'ignorais alors, c'est que, si mon affreux pressentiment allait bien se vérifier dans les mois à venir, ce n'était pas Marie qui allait mourir, mais l'homme qui l'accompagnait). (p. 148-150)

Je savais qu'il y avait sans doute une réalité objective des faits - ce qui s'est réellement passé cette nuit-là dans l'appartement de la rue de La Vrillière -, mais que cette réalité me resterait toujours étrangère, je pourrais seulement tourner autour, l'aborder sous différents angles, la contourner et revenir à l'assaut, mais je buterais toujours dessus, comme si ce qui s'était réellement passé cette nuit-là m'était par essence inatteignable, hors de portée de mon imagination et irréductible au langage. J'aurais beau reconstruire cette nuit en images mentales qui auraient la précision du rêve, j'aurais beau l'ensevelir de mots qui auraient une puissance d'évocation diabolique, je savais que je n'atteindrais jamais ce qui avait été pendant quelques instants la vie même, mais il m'apparut alors que je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s'inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcenderait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu'à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l'invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale. (p. 165-166)

Aussi curieux que cela puisse paraître, je plaisais à Marie, je lui avais toujours plu. D'ailleurs, je m'étais aperçu que je plaisais, peut-être pas aux femmes en général, mais à chaque femme en particulier, chacune croyant être la seule, par sa perspicacité singulière, son regard pénétrant et son intuition féminine, à repérer en moi des qualités secrètes qu'elles s'imaginaient être les seules à pouvoir détecter. Chacune d'elles était en fait persuadée que ces qualités invisibles, qu'elles avaient décelées en moi, échappaient à tout autre qu'ellemême, alors qu'elles étaient en réalité très nombreuses à être ainsi les seules à apprécier mes qualités secrètes et à tomber sous le charme. Mais, il est vrai que ces qualités secrètes ne sautaient pas aux yeux, et que, à force de nuances et de subtilités, mon charme pouvait passer pour terne et mon humour pour éteint, tant l'excès de finesse finit par confiner à la fadeur.
En regagnant la Rivercina, j'avais tout de suite été malade en voiture, je m'étais senti barbouillé dès que la route avait commencé à tourner. Marie avait dû s'arrêter sur un promontoire, et j'étais sorti précipitamment de la voiture pour me mettre à vomir (ah, quel séducteur, j'avais dû lui manquer). Les mains sur les genoux, le front en sueur, j'étais pris de spasmes infructueux, ne laissant plus échapper que de longs filets de salive élastiques qui coulaient entre mes pieds sur le gravier. Marie s'était éloignée pour aller cueillir des fleurs au bord de la route, elle était descendue dans le maquis et cheminait avec insouciance à flanc de colline en composant un bouquet, croquant au passage une tige de fenouil entre ses lèvres. Je l'avais dans mon champ de vision, et j'imaginais avec délices la saveur fraîche que devait avoir le fenouil sur sa langue. Lorsqu'elle vint me rejoindre, j'esquissai un sourire pour m'excuser, avec la timidité conquérante qui me caractérise. (p. 169-171)

Jean-Philippe Toussaint, La Vérité sur Marie (Minuit, 2009)

Ces quelques fragments pour faire goûter ce que j’aime dans l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, un subtil mélange de trivialité et de références intertextuelles (très simoniennes ici - peut-être en raison de la présence centrale du cheval), d’autosatisfaction et d’auto-dérision, de goût pour le mensonge et de quête d'une vérité ultime, d’épuisement du réel et d’énergie romanesque.

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C'est l'occasion aussi de signaler (avec un peu de retard pour cause de vacances!) la mise en ligne d’un nouveau site - http://www.jptoussaint.com - assez original par sa forme et par la collaboration internationale qui lui a donné naissance. La vidéo réalisée lors d'une soirée de lancement permet de comprendre comment il a été conçu. On y trouve notamment de nombreux manuscrits, brouillons et documents divers.

mardi 26 mai 2009

tout chat enfui finit à l'ombre du buis

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Félice fuyait, poursuivie par la voiture noire.
« Ces cochons m'ont lâchée avec tous mes bagages ; ils m'ont plantée sur le trottoir, et maintenant débrouille-toi. Ils m'ont jetée dans la gueule du loup ; pas moyen de retourner en arrière ; et je suis obligée de courir avec mes paquets sur les bras. »
La voiture noire suivait Félice au rythme de son pas, à quelques dizaines de mètres derrière elle.
« Comment monter dans un bus ? Je ne sais même pas où est l'arrêt, je ne sais même pas lequel je dois prendre ; et qu'est-ce qui l'empêchera de suivre le bus ? Quant à moi, je serai bien obligée d'en descendre à un moment ou à un autre. Ces cochons de paquets m'empêchent de réfléchir.
Félice ne se retournait plus, ne jetait plus de coup d'œil derrière elle ; elle localisait seulement, au travers des bruits, le ronflement du moteur au ralenti.
« Je n'arriverai pas à m'en débarrasser ; j'ai beau courir. Si je demandais de l'aide. Qu'on m'aide du moins à porter mes bagages ; si deux hommes qui me portent mes bagages m'entourent, ce cochon fera peut-être bien demi-tour. »
Félice était aux portes du cimetière. Elle se retourna d'une pièce et s'appuya à la grille. La voiture noire, à quelques dizaines de mètres devant elle, s'arrêta.
« Du moins, ce cochon ne peut pas entrer ici. »
Et elle franchit le portail.
La voiture noire se rangea. Le moteur tournait, enveloppant la carrosserie impénétrable de tourbillons de vapeurs sombres.
« Pour l'instant cela va. Mais quand il fera nuit ? Dans un quart d'heure il fera nuit ; quand il fera nuit, qu'est-ce que je ferai ? »
Félice posa ses paquets, s'assit et regarda sans bouger la grosse boule de fumée noire qui veillait, au-delà des portes du cimetière.

Dans les corridors de buis, Rose cherche son chat. Elle pousse ses deux lèvres serrées en avant, fait un trou au milieu - pas plus gros que celui d'une aiguille - et siffle
« Petit, petit, mon petit ; que t'ai-je fait ? Pourquoi partir ? Pourquoi t'escamoter des genoux de laine de ta Rose ? Tes-tu piqué la patte à une épingle perdue ? as-tu coincé ta moustache dans un méchant repli qui te l'a arrachée ? Mais qu'ai-je donc fait qui te chasse ? T'aurais-je excédé ? Mais je n'en ai rien vu, petit, au fond de ton regard ! Es-tu fâché alors ? Pourquoi ne pas s'expliquer ? T'aurais-je donc blessé ? Non, ce n'est pas possible. Oh, dans tous les cas, mon petit, oh, pardon ! Serais-tu las de ta vieille Rose ? Où es-tu, petit, petit, petit ? »
Elle gravit les pentes, parcourt les sentiers, étire encore davantage ses lèvres, et son sifflement pénètre l'épaisseur des buissons.

LE CIMETIÈRE DE LA COLLINE AUX CRAPULES

Une peuplade sauvage de chats habite le cimetière de la Colline aux Crapules. Ils se vautrent sur les tombes, s'enroulent aux croix de marbre, trônent aux faîtes des mausolées et font surgir leurs corps gras aux détours des oratoires.
C'est une communauté humaine cependant, très secrète, qui y gouverne clandestinement - sa puissance est impartagée, ses ramifications innombrables, ses cellules cloisonnées à l'extrême ; ses membres, aux visages desquels une terrible taciturnité monte la garde, sont insaisissables.
La seule idéologie connue de la secte est : la survivance éternelle des chats ; et la cause évidente de la multiplicité des chats à cet endroit se trouve dans les gros sacs que, plusieurs fois par jour, des gérontocrates graves et furtifs déballent au pied des buissons isolés, en faisant sortir de leurs lèvres de tout petits sifflements.
(Que celui qui a perdu son chat,
si la passion frustrée le consume ; si l'ardeur qui lui mord les entrailles lui fait croire qu'elle le ferait passer au-dessus de montagnes ; si les germes de l'abandon, du désespoir et de la timidité ont été étouffés au fond de lui par cette soudaine, insupportable et révoltante solitude ;
Que celui qui a perdu son chat,
s'il n'a pas peur du hasard ; s'il ne craint pas d'errer, aveugle, dans un dédale dont il ne retrouvera jamais le fil, ni de frôler la découverte d'un inquiétant pouvoir dont il ne saura jamais rien,
Que celui-là
sache que tout chat perdu se retrouve ici, que tout chat enfui finit à l'ombre du buis, que tous les chemins errants de chats conduisent à la porte du cimetière de la Colline aux Crapules, aux creux des mains de ses maîtres grognons ;
Qu'il
s'embusque derrière une touffe de feuilles, se mêle aux stucs et aux angelots, guette le sac déballé et le petit sifflement imperceptible ;
Qu'alors
il se jette sur la silhouette penchée, s'y agrippe, la questionne sans relâche, menace de l'étrangler, ne se laisse duper par aucun artifice. S'il est un vrai terroriste, il parviendra à ses fins. Il remontera la filière,
il passera d'un « Voyez ce vieux monsieur, là-bas » à un
« Demandez à la dame du bout de l'allée » ;
Et il ne peut pas alors ne point retrouver son transfuge, goinfrant à l'ombre d'un vieillard haineux ;
mais si on lui dit, sans hésitation : « un roux tacheté ? depuis avant-hier ? impossible »,
alors, qu'il s'abandonne au désespoir, car son chat est perdu, pour toujours.)

Félice fut poussée hors du cimetière par des sifflements diaboliques, par la nuit qui tombait, par des ombres qui parcouraient l'allée.

Bernard-Marie Koltès, La Fuite à cheval très loin dans la ville : roman (1976) (Minuit, 1984, incipit, p. 7-10)

::: site Bernard-Marie Koltès
::: dossier France Culture

vendredi 24 avril 2009

cet ordre est déjà caduc

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Mon problème, avec les classements, c'est qu'ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l'ordre que cet ordre est déjà caduc.
Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement ; l'abondance des choses à ranger, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n'en viens jamais à bout, que je m'arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l'anarchie initiale.
Le résultat de tout cela aboutit à des catégories vraiment étranges ; par exemple, une chemise pleine de papiers divers et sur laquelle est écrit « A CLASSER » ; ou bien un tiroir étiqueté « URGENT 1 » et ne contenant rien (dans le tiroir « URGENT 2 » il y a quelques vieilles photographies, dans le tiroir « URGENT 3 » des cahiers neufs).
Bref, je me débrouille.

Georges Perec, Penser/Classer (1982) (Hachette, Textes du XXe siècle, 1985, p. 163-164)

Cette citation tutélaire pour évoquer ma perplexité quant au classement le plus approprié pour les flux rss, maintenant nombreux, que j'ai accumulés dans mon « univers » netvibes : le retour (partiel) au rassurant mais frustrant ordre alphabétique ne me satisfait que modérément, et je continue d'utiliser en parallèle le blogroll dynamique créé à partir d'un autre agrégateur google reader.

De plus, non contente de passer énormément de temps sur facebook, je me suis décidée (après quelques simagrées, comme quand je dois me décider à aller me baigner et que les vagues ne sont pas au moins à 28 degrés) à m'inscrire également sur twitter : et me voici gazouillant de concert et découvrant de jolis mots québécois comme « tabarouette » ... et surtout plein de nouveaux sites et blogs à ajouter dans mes agrégateurs ! misère !

mardi 24 mars 2009

comme si l'arbre tout entier se réveillait

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l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d'un vert cru irréel par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes comme animées soudain d'un mouvement propre (et derrière on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l'obscur fouillis des branches), comme si l'arbre tout entier se réveillait s'ébrouait se secouait, puis tout s'apaisait et elles reprenaient leur immobilité, les premières que frappaient directement les rayons de l'ampoule se détachant avec précision en avant des rameaux plus lointains de plus en plus faiblement éclairés de moins en moins distincts entrevus puis seulement devinés puis complètement invisibles quoiqu'on pût les sentir nombreux s'entrecroisant se succédant se superposant dans les épaisseurs d'obscurité d'où parvenaient de faibles froissements de faibles cris d'oiseaux endormis tressaillant s'agitant gémissant dans leur sommeil

comme si elles se tenaient toujours là, mystérieuses et geignardes, quelque part dans la vaste maison délabrée, avec ses pièces maintenant à demi vides où flottaient non plus les senteurs des eaux de toilette des vieilles dames en visite mais cette violente odeur de moisi de cave ou plutôt de caveau comme si quelque cadavre de quelque bête morte quelque rat coincé sous une lame de parquet ou derrière une plinthe n'en finissait plus de pourrir exhalant ces âcres relents de plâtre effrité de tristesse et de chair momifiée

comme si ces invisibles frémissements ces invisibles soupirs cette invisible palpitation qui peuplait l'obscurité n'étaient pas simplement les bruits d'ailes, de gorges d'oiseaux, mais les plaintives et véhémentes protestations que persistaient à émettre les débiles fantômes bâillonnés par le temps la mort mais invincibles invaincus continuant de chuchoter, se tenant là, les yeux grands ouverts dans le noir, jacassant autour de grand-mère dans ce seul registre qui leur était maintenant permis, c’est-à-dire au-dessous du silence que quelques éclats quelques faibles rires quelques sursauts d'indignation ou de frayeur crevaient parfois

les imaginant, sombres et lugubres, perchées dans le réseau des branches, comme sur cette caricature orléaniste reproduite dans le manuel d'Histoire et qui représentait l'arbre généalogique de la famille royale dont les membres sautillaient parmi les branches sous la forme d'oiseaux à têtes humaines coiffés de couronnes endiamantées et pourvus de nez (ou plutôt de becs) bourboniens et monstrueux : elles, leurs yeux vides, ronds, perpétuellement larmoyants derrière les voilettes entre les rapides battements de paupières bleuies ou plutôt noircies non par les fards mais par l'âge, semblables à ces membranes plissées glissant sur les pupilles immobiles des reptiles, leurs sombres et luisantes toques de plumes traversées par ces longues aiguilles aux pointes aiguës, déchirantes, comme les becs, les serres des aigles héraldiques, et jusqu'à ces ténébreux bijoux aux ténébreux éclats dont le nom (jais) évoquait phonétiquement celui d'un oiseau, ces rubans, ces colliers de chien dissimulant leurs cous ridés, ces rigides titres de noblesse qui, dans mon esprit d'enfant, semblaient inséparables des vieilles chairs jaunies, des voix dolentes, de même que leurs noms de places fortes, de fleurs, de vieilles murailles, barbares, dérisoires, comme si quelque divinité facétieuse et macabre avait condamné les lointains conquérants wisigoths aux lourdes épées, aux armures de fer, à se survivre sans fin sous les espèces d'ombres séniles et outragées appuyées sur des cannes d'ébène et enveloppées de crêpe Georgette

Claude Simon, Histoire (Minuit, 1967, incipit, p. 9-11)

vendredi 27 février 2009

l'ego problématique

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ayant dormi trois heures à peine en une nuit mais y voyant clair, très clair, plus clair que jamais dans ma nuit déjà bien blanchie & ma vie un peu fanée - trois heures plus tard me réveillant avec les mêmes maux de têtes, l'ego problématique, l'ego voulant avant tout être aimé, adulé, caressé (un ego bien sucé, quotidiennement essoré nous laisse à peu près en paix), ayant encore raté une occasion de fermer ma gueule (mais plus je ferme ma gueule, plus la bêtise qui vient après - quand je l'ouvre - est énorme... considérable... monumentale : la méthode consisterait à écouler clandestinement ma folie par petites quantités et en lousdé, comme ces chats qui compissent nerveusement les coins des rues, à petits jets et fréquemment, comme par saccades, se soulageant en même temps qu'ils marquent leur territoire), ne pouvant longtemps me tenir, me polir, me contenir, offrir une surface lisse, un aspect policé, le mauvais fond -sale & sauvage- remontant à la surface et la défonçant, la crevant (comme si je m'ennuyais dans la paix, comme si j'avais voulu un combat ou la guerre) : si je ne remue pas le fond du pot, m'emmerdant grave mais si je le remue, une boue épaisse remontant et me submergeant de honte, remarquant que quand je dis ce que je pense (ce qui pousse & me bouscule), une odeur nauséabonde se répand et on croit que je suis une bête ou un fou (ce que je dis a quelque chose d'affreux), libérant un monstre quand je relâche mon attention, ce qui m'amène à conclure que ce que je pense est folie ou sagesse de bête et qu'il faut donc que je m'abstienne de tout avis personnel si je veux rester dans les limites de la raison (alors oui, tout va bien, je suis normal, j'accède à la normalité comme au paradis moderne & laïque), n'étant d'aucun groupe, d'aucune famille, d'aucun avis (mais demeuré idiot au pays des bêtes), ayant tout de même appartenu aux hommes par la force de cette normalité qui, toute ma vie, m'a rivé aux us et coutumes de mes semblables, ayant ressemblé à mes semblables de toutes mes forces (jusqu'à me fondre en eux et leur appartenir entièrement), la culpabilité étant l'autre moyen de continuer à appartenir à la communauté des hommes une fois la faute commise (faute qui retranche de la masse peinarde), disposant d'énormes quantités et de véritables gisements naturels de culpabilité (culpabilité éternellement disponible mais inassumable, inéliminable, incombustible), m'étant passionnément conformé au mode d'emploi (jusqu'à le tatouer sur ma peau), mais sinon faisant horreur à ceux que je m'efforce d'aimer (soit que je garde ma haine pour moi et qu'elle me brûle, soit que je la sorte et qu'elle m'éclabousse) (...)

« Un projet abandonné sous le canapé » (p. 105-106)

Jacques Brou, La machine à être. 773 paperoles trouvées dans les poches d’un homme ; suivi de Un projet abandonné sous le canapé (è®e, 2009)

Ce livre très singulier restitue, sous forme de fragments numérotés plein de points de suspension, les flux et reflux, doutes et certitudes, contradictions et affirmations d'une conscience.

C'est le quatrième livre de Jacques Brou, né à Nancy en 1966.
Il a publié auparavant :
- La Grande vacance (Léo Scheer, 2002)
- L’un (Léo Scheer, 2003)
- Le Penseur (Léo Scheer, 2003)

::: l'avis de Chloe Delaume

lundi 23 février 2009

avec ses délicatesses de langage

Éric Chevillard m'ayant signalé une coquille dans son texte, que j'ai corrigée, je suis allée demander à Gustave ce qu'il avait écrit à Charles exactement (même pas besoin de faire tourner les tables ... merci internet) : plus de « lécitasses », mais des « délicatesses » :

À CHARLES BAUDELAIRE.

Croisset, 13 juillet 1857.
MON CHER AMI,
J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m'enchante.
Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités).
L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.
J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine.
Voici les pièces qui m'ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c'est pour moi une oeuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L'idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

Une charogne, le Chat (p 79), Le beau navire, À une dame créole, Le Spleen (p 140), qui m'a navré, tant c'est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l'embêtement de l'existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumération, car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune : ...

Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir, le contour de ses seins...

et j'admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc.
Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même, dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties, dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.
En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'Art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.
Encore une fois, mille remerciements du cadeau ; je vous serre la main très fort.
À vous.

GUSTAVE FLAUBERT

vous ne ressemblez à personne

À la demande (presque) générale, voici la totalité de l'intervention d'Éric Chevillard dans Le Matricule des anges (p. 13) :

Mais je veux une critique littéraire à ma botte, exaltée, fanatique, qui sache dégager subtilement le dessein secret de ma grande œuvre, sa radicale nouveauté, les mille intentions qui l'ordonnent, les finesses de style et de pensée dont elle est constituée et quelques autres encore que j'aurais étourdiment omis d'y inclure et qu'elle inventera pour moi, s'appuyant autant que possible tout de même sur le texte et ne le faussant pas trop, juste assez pour l'enrichir de ces miroitements de sens qui étonnamment lui faisaient défaut en dépit des innombrables facettes dont je prends soin de biseauter ses contours - puis que cette critique littéraire l'impose, ma grande œuvre, tant auprès de l'élite exigeante et blasée qui l'inscrira dans le temps sans terme de la postérité que du vaste public bon enfant qui m'assurera auparavant de solides rentes et une considération certaine dans mon quartier.

Très réussi également, le décalogue ironique d’Eric Faye (p. 14)

Ami critique,
I - Tu seras à la fois juge et partie (…)
II - Tu ne t’intéresseras au livre d’un auteur que s’il te permet de te mettre en valeur, toi.
III - Le premier roman d’un auteur ainsi encenseras, afin d’en être sacré « découvreur », et aussi pour mieux assassiner son deuxième, nettement plus faible.
IV - Moutonnier tu resteras, car entre confrères, on se tient chaud.
V - Des petits éditeurs te garderas de critiquer les livres (…)
VI - Les modes littéraires tu suivras (…)
VII - La loi du marché honoreras (…)
VIII - De lire les livres que tu dois chroniquer t’abstiendras, l’éditeur se donne assez de peine pour pondre un communiqué de presse et une « quatrième ».
IX - Tout livre reçu tu courras ventre à terre revendre chez Gibert (Joseph) (…)
X - Gardien du politiquement correct tu seras (…).

ainsi que la judicieuse contribution de Lydie Salvayre (p. 20) :

Petit aperçu de critiques suscitées par la publication en 1857 et 1861 des Fleurs du Mal de Monsieur Charles Baudelaire, d'où il ressort qu'il est préférable d'être jugé par Messieurs Gustave Flaubert et Victor Hugo, génies incontestables, que par Monsieur Gustave Bourdin lequel n'a laissé dans l'histoire littéraire que les traces de sa bave, ou les Frères Goncourt dont les noms seraient tombés depuis longtemps en poussière s'ils n'avaient été associés à un Prix de Gymnastique de renommée nationale.

Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles.
Lettre de Victor Hugo à Baudelaire, 1857.

Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire ; il y en a où l'on ne doute plus : c'est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées... Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c'était pour les guérir, mais elles sont incurables.
Gustave Bourdin, Le Figaro, 5 juillet 1857.

Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première des qualités). L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer. J'aime votre âpreté, avec ses lécitasses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine. Quant aux critiques, je ne vous en fait aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties dont j’aurais un remords immédiat...
En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme le brouillard d'Angleterre.
Encore une fois, mille remerciements du cadeau. Je vous serre la main très fort.
Lettre de Gustave Flaubert à Baudelaire, 13 juillet 1857

Le saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d'art.
Edmond et Jules de Goncourt, journal avril 1862.

:::::: quelqu'un sait-il ce qu'est une « lécitasse » ? est-ce une coquille ?

Et beaucoup d'autres textes très intéressants, dans ces trois volets qui donnent successivement la parole aux critiques de la rédaction, aux auteurs et aux lecteurs ; on peut d'ailleurs si on le souhaite ajouter son avis de lecteur sur le site.

lundi 12 janvier 2009

la tangente qu'il faut

Moralité : celui qui veut suivre son aventure personnelle, en restant inaperçu et insoupçonnable, le peut. Qui ne veut pas se faire prendre n'est pas pris. Qui ne recherche pas la loi, se contente d'avoir avec elle des rapports purement techniques. Qui se sait invisible n'est pas vu. Même indifférence, plus tard, quand les caméras de télévision tournent.
La clandestinité, si elle est dictée par le plaisir, s'apprend vite. Il suffit d'aimer par-dessus tout être seul, puisque tout le malheur des hommes consiste à ne pas pouvoir rester seul dans une chambre, de prendre, donc, le parti contraire, mais très fermement. À partir de là, vous êtes dans l'inobservable, personne ne se doutera de rien, pas plus que les gouttes : vous avez pris la tangente qu'il faut. (p. 50)

Du bon usage de la clandestinité : tous mes livres ne parlent que de ça. L'enfance, par définition, est clandestine, il suffit de s'apercevoir assez tôt que la surveillance et le dressage n'en finiront pas. Il y a une contre-vie enfantine qu'il s'agit de protéger, d'amplifier, de prolonger et de ranimer. « Vert paradis » est son nom, et toutes les saisons en enfer ne peuvent pas l'effacer, l'user, le détruire. Lautréamont a raison : je ne connais pas d'autre grâce que celle d'être né, un esprit impartial la trouve complète, l'erreur est la légende douloureuse, l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres, les gémissements poétiques des dix-neuvième et vingtième siècles ne sont que des sophismes, je ne tends qu'à connaître la contradiction de mon esprit avec le néant, le génie garantit les facultés du cœur, les grandes pensées viennent de la raison, etc., etc. Ne dites pas à mes proches que je passe mon temps à écrire, ils me croient éditeur, journaliste, intellectuel de seconde zone, ou animateur de télévision. Il faut savoir manier très tôt ce que j'ai appelé des IRM, Identités Rapprochées Multiples, pour conserver la seule qui vaille et qui ne peut pas être définie par un mot.

Technique d'enfance, donc : on répond à côté, on les endort, on guette leurs départs, on s'empare des maisons, du jardin, du merveilleux silence. La maladie est une alliée constante, on s'en sert pour sécher l'école et rester à l'écart. La société veut vous envoyer ici ou là, vous faire travailler, vous rendre rentable pour elle ? Débrouillez-vous, et ne travaillez jamais que pour vous. Vous voilà averti de la puissance du langage ? Ne l'abandonnez jamais, votre histoire et votre destin sont sur la page, la réalité suivra, c'est un fait. On vous critique, on vous éreinte ? Augmentez la dose. Je ne vais pas, ici, rassembler les articles agressifs, méprisants ou vengeurs dont j'ai été l'objet. Avec le temps, l'effet est gluant, mais cocasse. De quoi n'ai-je pas été traité ? Un ordinateur le dira, en citant les noms, les supports, les intérêts en jeu et les dates. Pas moi. (p. 137-138)

Philippe Sollers, Un vrai roman : Mémoires (Plon, 2007)

(encore un peu de Sollers ... pour ceux qui aiment et ceux qui n'aiment pas !)

samedi 27 décembre 2008

zeus chez héphaïstos mourant

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« Je puis vous dire — écrit Prarond à Eugène Crépet en 1886 — comment Baudelaire se présenta sans intermédiaire à Balzac. Lui-même me l'a dit, le lendemain de la rencontre. Balzac et Baudelaire s'avançaient en sens inverse, sur un quai (de la rive gauche). Baudelaire s'arrêta devant Balzac et se mit à rire comme s'il le connaissait depuis dix ans. Balzac s'arrêta comme devant un ami retrouvé. Et ces deux esprits, après s'être reconnus d'un coup d'oeil et salués, cheminèrent ensemble, causant, discutant, s'enchantant, ne parvenant pas à s'étonner l'un l'autre. » Qu'est-ce qui me charme tant dans ces morceaux mythiques ? L'entrée de plain‑pied dans les appartements privés ? Le côté Théogonie, comme une rencontre d'Hadès et d'Héphaïstos ? Le peu de réel qui s'y cache quand même (ici le quai de la rive gauche, et vraisemblablement le rire de Baudelaire, qui me semble bien dans sa façon, sa pose, son petit cinéma spécifique) ? Qu'est-ce qui me charme tant – et me laisse pourtant sur ma faim ? C'est peut-être que j'y vois une des parties émergées de l'immense roman mille fois ébauché par mille plumes mais jamais rassemblé dans un impossible corpus, un corpus qu'aucun Bouvard ni Pécuchet ne pourrait boucler, le roman de la littérature en personne, en toutes ses personnes depuis Homère. C'est une petite épiphanie en miroir de la littérature personnellement qui m'émeut là. En deux personnes au même endroit sur ce quai, venue de droite, venue de gauche, la littérature apparaît. Son gilet est long et noir. Elle porte bravement la canne du Grand Mogol. Elle est pleine de grâce. Elle va à la rencontre d'elle-même. Elle s'arrête et se parle. Ils se parlent sur la rive gauche. Qu'importe que nous ne les entendions pas, nous ne saurions rien de plus. Le grand maigre a pris le gros homme par le bras, le gilet du grand maigre est long et noir, la canne de l'autre a pour pomme une turquoise de Mogol, ils ont l'un et l'autre le fantastique habit noir, sur la tête la chose noire et surnaturelle, ils s'éloignent le long de la Seine, ils gesticulent un peu, ils tournent le coin de la rue du Bac, on ne les voit plus. On ne voit plus les habits noirs. On voit en plein jour la lune voilée de nuages. Était-ce bien la littérature, là, tout à l'heure ? Il y a un peu de brouillard sur Paris, ce matin de mars 1842.

Ce fut en plein été que Balzac rencontra définitivement le grand maigre, le vrai, pas Baudelaire – ou prit définitivement congé de lui, comme on voudra. Pour nous éclairer sur cette rencontre, ou ce congé, nous possédons aussi un morceau mythique. Et cette fois c'est Zeus en personne qui raconte, Zeus chez Héphaïstos mourant, au cœur de l'été, à neuf heures du soir, le 17 août 1851, rue Fortunée, autant dire sous l'Etna : « Il faisait un clair de lune voilé de nuages. La rue était déserte. On ne vint pas. Je sonnai une seconde fois. La porte s'ouvrit. Une servante m'apparut avec une chandelle : « Que veut monsieur ? » dit-elle. Elle pleurait. Je dis mon nom (Zeus). » Zeus était de petite taille, trapu, imberbe, tiré à quatre épingles, avec un front qui se recommandait par une ampleur poétique. La servante le conduisit. »La bougie éclairait à peine le splendide ameublement du salon et de magnifiques peintures de Porbus et d'Holbein suspendues aux murs. Le buste de marbre se dressait vaguement dans cette ombre comme le spectre de l'homme qui allait mourir. Une odeur de cadavre emplissait la maison. Nous traversâmes un corridor, nous montâmes un escalier couvert d'un tapis rouge et encombré d'objets d'art, puis un autre corridor et j'aperçus une porte ouverte. J'entendis un râlement haut et sinistre. » Voilà : ici Zeus entre et redevient Victor Hugo, il voit sur le lit d'agonie une sorte de sosie de l'Empereur. Mais il a senti l'odeur. Il a entendu l'ahan. C'est le grand maigre toutes dents dehors qui met les bouchées doubles dans les derniers cent mètres, qui finit scrupuleusement son travail, avec beaucoup de soin, dans toutes les formes, un peu de hâte tout de même, car il sent l'écurie.

Oserai-je dire que cette lune voilée de nuages sur la dernière nuit me fait penser aux derniers mots du journal de guerre d'Ernesto Che Guevara : « Nous sommes dix-sept sous une lune très petite et la marche est difficile » ? Ils sont morts le lendemain matin, l'un et l'autre. Ils ont vécu en état de guerre. C'étaient de bons capitaines. La marche est difficile. Une odeur de cadavre emplit la maison. Les nuages vont et viennent sur la lune. On dit que Guevara est en enfer aujourd'hui, comme l'était Balzac du temps où il passait pour un réaliste. Je voudrais les mêler dans la même louange.

De quoi parlent ces lignes ? De Balzac ? De la littérature ? Du monde ? De mon impossibilité à les dire ? De notre impossibilité à dire ? Quand on lui demande de montrer la lune, le moderne garde sa main dans sa poche. La lune est trop manifeste, à quoi bon la montrer. Si je montre la lune, l'imbécile me dit que l'imbécile regardera mon doigt. D'ailleurs il y a des nuages.

Pierre Michon, Trois auteurs (Verdier, 1997, p. 39-43)

vendredi 19 décembre 2008

à dose limite avant éclatement

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Noël, nom donné par les chrétiens à l'ensemble des festivités commémoratives de l'anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, dit « le Nazaréen », célèbre illusionniste palestinien de la première année du premier siècle pendant lui-même.
Chez le chrétien moyen, les festivités de Noël s’étalent du 24 décembre au soir au 25 décembre au crépuscule.
Ces festivités sont : le dîner, la messe de minuit (facultative), le réveillon, le vomi du réveillon, Ia remise des cadeaux, le déjeuner de Noël, le vomi du déjeuner de Noël et la bise à la tante qui pique.

Le dîner : généralement frugal ; rillettes, pâté, coup de rouge, poulet froid, coup de rouge, coup de rouge. Il n'a d'autre fonction que de « caler » l'estomac du chrétien afin de lui permettre d'attendre l'heure tardive du réveillon sans souffrir de la faim.

La messe de minuit : c'est une messe comme les autres, sauf qu'elle a lieu à vingt-deux heures, et que la nature exceptionnellement joviale de l'événement fêté apporte à la liturgie traditionnelle un je-ne-sais-quoi de guilleret qu'on ne retrouve pas dans la messe des morts.
Au cours de ce rituel, le prêtre, de son ample voix ponctuée de grands gestes vides de cormoran timide, exalte en d'eunuquiens aigus à faire vibrer le temple, la liesse béate et parfumée des bergers cruciphiles descendus des hauteurs du Golan pour s'éclater le surmoi dans la contemplation agricole d'un improbable dieu de paille vagissant dans le foin entre une viande rouge sur pied et un porte-misère borné, pour le rachat à long terme des âmes des employés de bureau adultères, des notaires luxurieux, des filles de ferme fouille-tiroir, des chefs de cabinet pédophiles, des collecteurs d'impôts impies, des tourneurs-fraiseurs parjures, des O.S. orgueilleux, des putains colériques, des éboueurs avares, des équarisseurs grossiers, des préfets fourbes, des militaires indélicats, des manipulateurs-vérificateurs méchants, des informaticiens louches, j'en passe et de plus humains.
À la fin de l'office, il n'est pas rare que le prêtre larmoie sur la misère du monde, le non-respect des cessez-le-feu et la détresse des enfants affamés, singulièrement intolérable en cette nuit de l'Enfant.

Le réveillon : c'est le moment familial où la fête de Noël prend tout son sens. Il s'agit de saluer l'avènement du Christ en ingurgitant, à dose limite avant éclatement, suffisamment de victuailles hypercaloriques pour épuiser en un soir le budget mensuel d'un ménage moyen. D'après les chiffres de l'UNICEF, l'équivalent en riz complet de l'ensemble foie gras-pâté en croûte-bûche au beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers Monde sur le point de crever le ventre caverneux, le squelette à fleur de peau, et le regard innommable de ses yeux brûlants levé vers rien sans que Dieu s'en émeuve, occupé qu'Il est à compter les siens éructant dans la graisse de Noël et flatulant dans la soie floue de leurs caleçons communs, sans que leur cœur jamais ne s'ouvre que pour flatuler.

La remise des cadeaux : après avoir vomi son réveillon, le chrétien s'endort l'âme en paix. Au matin, il mange du bicarbonate de soude et rote épanoui tandis que ses enfants gras cueillent sur un sapin mort des tanks et des poupées molles à tête revêche comme on fait maintenant.

Le déjeuner de réveillon : la panse ulcérée et le foie sur les genoux, le chrétien néanmoins se rempiffre à plein groin, se revautre en couinant de plaisir dans les saindoux compacts, les tripailles sculptées de son cousin cochon et les pâtisseries immondes, indécemment ouvragées en bois mort bouffi. Ô bûches de Noël, indécents mandrins innervés de pistache infamante et cloqués de multicolores gluances hyperglycémiques, plus douillettement couchées dans la crème que Jésus sur la paille, vous êtes le vrai symbole de Noël.

La bise à la tante qui pique : après avoir vomi son déjeuner, le chrétien reçoit la tante qui pique et la donne à sucer à ses enfants. Si elle pique beaucoup, la tante qui pique devra attendre le Nouvel An pour que les enfants du chrétien aillent lui brouter le parchemin maxillaire contre deux cents grammes de confiseries.

Le Nouvel An est l’occasion de festivités exactement semblables à celles de Noël, à ce détail près qu’il s’agit cette fois d’un rite païen.

Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis (Seuil, 1985, Virgule, p. 110-114)

vendredi 5 décembre 2008

tu as encore tellement de livres à lire

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Tu vois les pages se tourner, tu t'assois dans ton fauteuil préféré, tu poses les pieds sur la table basse, l'halogène éclaire le salon d'une lumière médicale aveuglante qui se reflète sur le noir de la nuit piégé dans les vitres, tu tournes les pages tant qu'il en est encore temps, tu as lu tellement de livres au long des soirées d'automne-hiver quand la pluie cingle les murs, quand le vent traverse en hurlant le jardin vide, tu as encore tellement de livres à lire, ceux que tu as achetés ici ou là sur les marchés aux puces, chez les bouquinistes ou dans les rares vraies librairies, ceux que l'on t'a offerts ou prêtés, tu sais bien que tu ne pourras pas tout lire, que ta vie s'arrêtera avant, tu as cessé depuis longtemps de lire prospectus magazines et quotidiens, les seuls journaux qui t'intéressent encore sont ceux des écrivains, tu sens derrière toi la présence rassurante de la bibliothèque, tous ces trésors connus feuilletés admirés lus et relus, tu te lèves, tu passes la main sur le dos de tes livres, tu sors le Cahier de l'Herne consacré à Burroughs Pélieu et Kaufmann, tu regardes les photos, lis quelques lignes ici ou là, Prisonniers de la terre sortez, Écoutez mes derniers mots n'importe où, Écoutez mes derniers mots n'importe quel monde, ta chair se hérisse, tu montres les dents mais tu n'es plus un garçon sauvage, juste un vieux jardinier, les pieds dans la boue et la tête dans le panier de mots, tu tournes la page, tes lunettes glissent sur ton nez, les mots se brouillent, les lignes se chevauchent, tu relis la même phrase plusieurs fois sans la comprendre, la formule individu brillait magnifiquement dans le noir, ce n'est pas toi qui écris ces mots, c'est une puissance étrangère qui s'est emparée de ton esprit, qui le contraint, qui l'hypnotise, tu finis par t'endormir dans le fauteuil, le livre glisse sur tes genoux puis tombe sur le sol, il s'ouvre à la page 23, la sonnerie du téléphone te réveille en sursaut, tu sais que c'est encore toi, tu laisses sonner, le téléphone sonne interminablement dans la maison, tu es absent, tu es perdu mais ta tête n'est pas vide encore, les dizaines de milliers de pages que tu as absorbées tournent sans cesse dans les tiroirs et les étagères de ton cerveau, tu te souviens des noms des auteurs, des titres des livres et même du nom des éditeurs et des collections, tu reconnais les couvertures, les tranches colorées, tu distingues les différents éditeurs à la couleur de la couverture, au format du livre, tu repères de loin dans les cartons les logos de tes préférés, tu recopies des paragraphes entiers, tu apprends par cœur des poèmes et des citations, tu lis les biographies et la correspondance de tes favoris, tu cites des phrases et des vers, tu prêtes tes livres, tu perds des livres, tu les rachètes, tu ne t'en lasses pas ;

Lucien Suel, Mort d’un jardinier (La Table ronde, 2008, p. 139-141)

Ce très beau récit poétique évoque, à la deuxième personne, ce qui le rend plus éprouvant, les images, les mots, les souvenirs qui affluent à la conscience tandis que la vie s’échappe d’un jardinier, d’un lecteur, d’un homme.

Lucien Suel est né en 1948. Il a publié de nombreux recueils de poésie, et, comme beaucoup d’internautes, j’ai appris à le connaître à travers sa galaxie de sites et blogs, à explorer sans modération :

::: Silo (miscellanées littéraires)
::: Lucien Suel's Desk
::: Station Underground d'Emerveillement Littéraire

voir aussi :
::: Poussière de Lucien & Josiane Suel (publie.net, 2008)
::: Sombre Ducasse (1988)
::: le chapitre 2 de Mort d’un jardinier (remue.net)
::: des recensions des articles et billets sur le livre ici, , et .

jeudi 27 novembre 2008

on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse

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Style, en effet, impossible. Larry Snider n'est pas le premier à l'observer. À se demander comment se débrouille Émile.
Il y a des coureurs qui ont l'air de voler, d’autres qui ont l'air de danser, d'autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l'air d'aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela.
Émile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l'air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu'il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même coté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche.
Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n'importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu'on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il parait courir sans se soucier de ses bras dont l'impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements, parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s'il portait une charge trop lourde. Il donne en course l'apparence d'un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l'harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu'il fait n'importe quoi. (p. 49-51)

Un jour on calculera que, rien qu'en s'entraînant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l'améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n'y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n'est pas beau à voir. C'est qu'il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n'a pas atteint ni n'atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu'il n'a pas le temps de s'en occuper : ce seraient trop d'heures perdues au détriment de son endurance et de l'accroissement de ses forces. Donc même si ce n'est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c'est tout. (p. 54)

Jean Echenoz, Courir (Minuit, 2008)

La séduction infinie du « style » Echenoz, inimitable et indescriptible lui aussi, agit une fois encore, avec la tentation de tout citer ; pourtant, comme le jeune Zatopek, j’ai « horreur du sport » (p. 12), et ce n’est certainement pas moi qui irai jamais lire « Courir » en pédalant !

jeudi 12 juin 2008

je suis contenu dans une peau

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Je dis « je », mais je m'aperçois que je ne me suis pas présenté encore. Disons que je m'appelle Schwahn. Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d'étiqueter les gens, mais ils ne signifient pas grand-chose. Il n'y a pratiquement rien derrière. J'aurais pu en choisir un autre, plus parlant, mais, même si celui-ci ne correspond à rien, il me conviendra ici. Disons donc que je m'appelle Schwahn. Physiquement il n'y a pas grand-chose à signaler à mon sujet, je ne ressemble à rien de particulier: comme vous je suis contenu dans une peau et, en haut, il y a un visage. C'est dire que je pourrais passer inaperçu à peu près n'importe où. Mon visage est, je crois, celui d'un solitaire, déjà fripé, déjà usé, déjà depuis plusieurs années proche de la mort, comme c'est l'habitude ici-bas dès qu'on a dépassé la quarantaine. (« un exorcisme en bord de mer », p. 17)

On nous a appris énormément de choses, mais avant tout on nous a appris à nous taire et à oublier. Je me rappelle les instructions que nous recevions au cours des séances consacrés au brouillage de la mémoire, au brouillage de l’inconscient et à l’oubli. (« L’oubli », p. 163)

(…) il s'agissait avant tout d'apprendre à ne pas parler. Mariya Schwahn nous enseignait à ne pas parler tout en tenant un discours censé, à ne pas parler tout en lâchant torrentueusement de longs délires. Dans tous les cas il fallait feindre de ne rien cacher, et surtout de ne rien avoir à cacher. Se taire devant l'ennemi était rarement la tactique préconisée par Mariya Schwahn et ses équivalents mâles et femelles. Parler étant inévitable, il nous fallait apprendre à être remarqué par l'ennemi pour tout autre chose que notre relation à l'Organisation. À la fin des séances nous étions capables d'ignorer tout des mécanismes internes et des objectifs de l'Organisation, et même d'avoir du mal à nous représenter son existence. On nous apprenait à métamorphoser poétiquement et scrupuleusement la vérité afin que rien de crédible n'en subsiste. À la fin des séances, rien ne restait de la vérité, en nous comme ailleurs. On ne nous apprenait pas à mentir, mais plutôt à croire intensément à d'autres vérités, à croire à l'ailleurs et à oublier le reste. (« L’oubli », p. 164-165)

Il nous fallait, en particulier, ne pas succomber à la tentation de laisser une trace ou une vaine signature qui contredisent, même d’une façon imperceptible et cryptée, la médiocrité de notre existence avant ou après la mort. Cette tentation existe, on la combat avec des techniques de base mais elle existe. Il fallait donc apprendre à oublier aussi après la mort, à oublier l’idée même de laisser une trace. (« L’oubli », p. 169-170)

Brown s'installa sur le lit et ouvrit Vain temps après. C'était, je l'ai dit déjà, un recueil d'entrevoûtes rédigées par Maria Samarkande et un collectif de bagnards post-exotiques. Brown n'avait jamais été un fanatique de littérature, et, après une quinzaine de pages, il se rendit compte qu'il n'avait absolument rien retenu du texte. Comme souvent dans ce genre d'œuvre, l'histoire mettait en scène des chamanes à l'agonie, des morts traversant leurs ultimes cauchemars, des moines-soldats et des oiseaux. Brown ne se sentait pas en sympathie avec de tels personnages. Il referma le livre en grimaçant. Qu'est-ce que j'ai à me pencher sur ces élucubrations, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que je m'oblige à suivre les pénibles aventures de ces losers. (« Crise au Tong Fong Hôtel », p. 204)

Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats (Verdier, Chaoïd, 2008)

Il est très troublant d’être en train de lire Avec les moines-soldats de Lutz Bassmann et de retrouver un peu partout dans la rue les affichettes rouges « Seuls ceux que j’aime Seuls ceux que j’aime Écoutez ! », le mot de passe / mantra / slogan que l’on retrouve dans la « novelle » quatre (centrale comme une clef de voûte ?) du volume, intitulée « Un univers prolétarien de secours » (p. 97 sq.).

Cela donne l'impression de faire partie d'une société secrète d'initiés, et que débordent dans la réalité les échos que la fiction développe d'un texte à l'autre (comme quand le livre que lit Brown dans « Crise au Tong Fong Hôtel » (six) porte le titre de la 7e « novelle »).

Alors en rentrant on tape, pour voir, « volodine vrai nom » dans google, on arrive sur une page du site de sf noosfere qui fournit une « réponse » (avec juste en dessous cette mention poétique : « Pseudonyme(s) collectif(s) : LIMITE » ) ... et on se demande si « Jean Desvignes » (patronyme définitivement post-exotique dans son absence d'exotisme radicale) est le « vrai nom » ou un personnage de plus de Volodine ... puis on surfe un peu et on s'aperçoit que Berlol lit aussi Avec les moines-soldats ... et on se dit qu'il a peut-être la réponse ?

mercredi 11 juin 2008

interpréter

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l’installation

J'ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre.
C'était comme s'il ne m'était pas destiné.
Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous.
J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre.
J'ai demandé à cent sept femmes - dont une à plumes et deux en bois - , choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle professionnel.
L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter.
La disséquer. L'épuiser. Comprendre pour moi.
Parler à ma place.
Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme.
Prendre soin de moi.
Sophie Calle

la lettre

Sophie,
Cela fait un moment que je veux vous écrire et répondre à votre dernier mail. En même temps, il me semblait préférable de vous parler et de dire ce que j'ai à vous dire de vive voix. Mais du moins cela sera-t-il écrit. Comme vous l'avez vu. j'allais mal tous ces dernier, temps. Comme si je ne me retrouvais plus dans ma propre existence. Une sorte d'angoisse terrible, contre laquelle je ne peux pas grand-chose, sinon aller de l'avant pour tenter de la prendre de vitesse. comme j'ai toujours fait. Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous aviez posé une condition : ne pas devenir la « quatrième ». J'ai tenu cet engagement : cela fait des mois que j'ai cessé de voir les « autres ». ne trouvant évidemment aucun moyen de les voir sans faire de vous l'une d'elles. Je croyais que cela suffirait, je croyais que vous aimer et que votre amour suffiraient pour que l'angoisse qui me pousse toujours à aller voir ailleurs et m'empêche à jamais d'être tranquille et sans doute simplement heureux et « généreux » se calmerait à votre contact et dans la certitude que l'amour que vous me portez était le plus bénéfique pour moi, le plus bénéfique que j'ai jamais connu, vous le savez. J'ai cru que l'écriture serait un remède, mon « intranquillité » s'y dissolvant pour vous retrouver. Mais non. C'est même devenu encore pire, je ne peux même pas vous dire dans quel état je me sens en moi-même. Alors. cette semaine, j'ai commencé à rappeler les "autres", et je sais ce que cela veut dire pour moi et dans quel cycle cela va m'entraîner. Je ne vous ai jamais menti et ce n’est pas aujourd'hui que je vais commencer.
Il y avait une autre règle que vous aviez posée au début de notre histoire : le jour où nous cesserions d'être amants, me voir ne serait plus envisageable pour vous. Vous savez comme cette contrainte ne peut que me paraître désastreuse, injuste (alors que vous voyez toujours B., R.,…) et compréhensible (évidemment...) ; ainsi je ne pourrais jamais devenir votre ami. Mais aujourd'hui. vous pouvez mesurer l'importance de ma décision au fait que je sois prêt à me plier à votre volonté. alors que ne plus vous voir ni vous parler ni saisir votre regard sur les choses et les êtres et votre douceur sur moi me manqueront infiniment. Quoi qu'il arrive. sachez que je ne cesserai de vous aimer de cette manière qui fut la mienne dès que je vous ai connue et qui se prolongera en moi et, je le sais, ne mourra pas.
Mais aujourd'hui, ce serait la pire des mascarades que de maintenir une situation que vous savez aussi bien que moi devenue irrémédiable au regard même de cet amour que je vous porte et de celui que vous me portez et qui m'oblige encore à cette franchise envers vous, comme dernier gagé de ce qui fut entre nous et restera unique.
J'aurais aimé que les choses tournent autrement.
Prenez soin de vous.
X

émotions multiples

1. se divertir de la grande diversité des points de vue et admirer les lignes de fuite dessinées par toutes ces interprétations (dans tous les sens de ce terme) d'un même texte : en russe ou en sms, comme une actrice ou une commissaire de police, une cantatrice ou une psychanalyste, une médiatrice familiale ou une prof de lettres, une poupée de bunraku ou une officier de la dgse, etc. etc.

2. compatir, écouter le murmure de toutes ces voix qui se mêlent dans la salle Labrouste désertée de ses livres, se rejouir de l’ironie mordante de Jeanne Moreau ou Ariane Ascaride, partager la rage de Brenda le perroquet ou de Christine Angot (« cette éloquence je supporte pas ! ») et applaudir la concision du sms de l’ado (« il s’l’a pète ! »)

3. se dire que cette mise en scène très intelligente a aussi des airs de mise à mort symbolique avec ses panneaux dressés comme des stèles : Christine Angot, décidément très inspirée, écrit à Sophie Calle : « Le chœur que tu as formé autour de cette lettre c’est le chœur de la mort » ; et finir par être un peu rétive à « faire partie » de cette assemblée très majoritairement féminine qui, penchée en petit groupes serrés autour des multiples écrans pour pouvoir entendre, échange des rires, sourires, soupirs de connivence.

4. se souvenir que X s’appelle Grégoire Bouillier, et qu’il est écrivain, et que j’ai lu ses petits livres chez Allia ; se dire qu’il a une façon singulièrement archaïque et entortillée d’écrire dans la vraie vie ; souhaiter, car ce pourrait être amusant, qu’il rebondisse sur cette mise en scène dans un autre livre, puisqu’il affirme vouloir faire fiction de sa vie.

Cette installation de Sophie Calle quittera bientôt la Bnf pour Montréal.
Elle a été présentée l’an dernier au Pavillon français de la Biennale de Venise.

voir aussi :
- le livre (multimedia) publié par Actes sud
- une présentation vidéo par Sophie Calle (avec des extraits)
- des photos de l’installation à la Galerie Perrotin
- le dossier de l’exposition « M’as-tu vue » (Beaubourg, 2003-2004)
- l’exposition vue par lunettes rouges, espace-holbein et Valclair
- et aussi (post-scriptum) martine et caroline.

mardi 20 mai 2008

progrès de la condition asine

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Pour faire avancer un âne, il n'est pas de moyen plus éprouvé que l'usage proverbial de la carotte et du bâton. C'est du moins ce que conte la légende. Avant moi-même connu un certain nombre de meneurs d'ânes, je n'en ai jamais vu aucun avoir recours à ce procédé. Mais qu'importe le caractère avéré de la chose, il s'agit là d'une métaphore qui, comme beaucoup d'expressions imagées forgées par le génie populaire, recèle et condense des phénomènes bien plus complexes qu'il n'y paraît au prime abord. Notons tout d'abord qu'il est bien question de la carotte et du bâton, et non pas de l'une ou de l'autre. Il ne s'agit pas d'une alternative, mais d'un rapport dialectique entre les deux termes. Pas de carotte sans bâton et vice versa. Le bâton seul, la contrainte physique, ne suffit pas à provoquer une avancée continue et décidée de l'animal. L'âne battu s'ébroue, il fait bien quelques mètres à contrecœur, mais cesse de marcher à la première occasion. Pour parler la langue des managers : l'effet des coups de bâton n'est pas performant. En fait, leur véritable effectivité est indirecte, comme menace permanente susceptible d'être mise à exécution au moindre relâchement de l'effort. Il suffit que l'âne sache qu'il peut éventuellement être bastonné, soit qu'il en ait lui-même le souvenir cuisant, soit qu'il en ait l'exemple autour de lui. Il se mettra alors en mouvement, non pas pour parvenir à un but, mais dans un souci tactique d'évitement de la douleur. Les spécialistes parlent à ce propos d'une « motivation secondaire négative ». Dans l'hypothèse optimale, il ne sera jamais même nécessaire de battre l'animal, celui-ci avant parfaitement intériorisé la menace. Son « bâton intérieur », il l'éprouvera même comme un progrès de la condition asine, il se dira : « Nous n'avons pas à nous plaindre, autrefois nos semblables étaient cruellement battus, aujourd'hui, la vie est plus douce pour nous ». Le philosophe Norbert Elias nommait cette disposition mentale le processus de civilisation des mœurs. Et cependant, tout pédagogue le sait bien, la crainte du châtiment doit être couplée à l'espoir d'une récompense. La contrainte sans la séduction, ça ne fonctionne pas longtemps. On n'agit jamais vraiment dans le seul but d'éviter quelque chose, mais pour obtenir une gratification.
C'est ici qu'intervient la carotte, que l'on agite, accrochée à une perche, devant les naseaux de l'animal. Si les phénomènes psychologiques entrant en jeu sur le versant « bâton » du dispositif sont relativement grossiers, ceux qui interviennent du côté « carotte » sont beaucoup plus complexes. Pour commencer, non seulement l'âne doit voir la carotte, mais il ne doit voir qu'elle ; il faut donc faire en sorte que tout autre objet de convoitise disparaisse de sa vue. C'est à cet effet que sont utilisés, depuis des temps immémoriaux, ces judicieux accessoires que l'on nomme les œillères. Il existe, selon le degré de développement de la bourrique, différentes sortes d'œillères. Ce peut être par exemple un éclairage spécial, laissant dans l'ombre tout ce qui pourrait la distraire du but assigné. Ou bien une idéologie assimilant au mal absolu, ou encore à une utopie irréaliste, tout ce qui n'est pas la carotte. Cependant pour efficace qu'elle soit, cette méthode est encore coercitive. Il peut advenir que l'âne se rebiffe contre la restriction autoritaire de son champ visuel. Et rappelons-nous que l'usage de la carotte a précisément pour but de promouvoir une démarche libre et volontaire. Il est aisé de comprendre que le meilleur moyen de focaliser la volonté sur un objet singulier est encore de faire le vide alentour, que rien ne subsiste dans l'environnement de l'animal qui puisse distraire sa convoitise. Dans le désert, nul besoin d'œillères. Il faut donc faire le désert.
Une fois l'attention du baudet captée, tout reste à faire. Car nous sommes encore en présence de deux volontés distinctes. L'âne veut manger la carotte, l'ânier veut faire avancer l'âne. Comment faire coïncider les deux ? L'animal doit substituer à son motif intrinsèque (la faim, la convoitise) le motif extrinsèque qui lui est représenté (la carotte et le mouvement pour l'atteindre). Cette phase se nomme l'identification. Ensuite, une fois accroché de la sorte, il doit modifier son comportement et faire l'effort approprié à la satisfaction de son attente. La chose aura d'autant plus de chances de réussir que le sujet sera convaincu d'agir volontairement et libre de toute influence extérieure. C'est la phase dite de l'adaptation. Celle-ci est facilitée chez des mammifères d'un naturel plus grégaire que les ânes, mettons des collègues. Car ici entre en jeu un phénomène décisif. Chaque collègue particulier pense qu'il doit faire un pas. Pourquoi ? Parce qu'il est persuadé que tous les autres collègues feront ce pas. C'est ce que l'on nomme l'émulation, ou la libre concurrence. Chacun croit qu'il ne peut faire autrement que de croire, pour la seule raison que tous les autres croient, « tous les autres » étant la somme de ces chacuns qui croient, etc. C'est ainsi qu'une croyance s'objective en une « réalité incontournable. »

La phase suivante du processus pourrait se nommer : l'échec bien sublimé. Car bien évidemment, il n'est pas question que le but puisse être atteint, sinon l'âne s'arrêterait sur-le-champ pour jouir du fruit de son effort et toute l'entreprise aurait été vaine. Mais il faut aussi empêcher que l'animal abandonne tout espoir de parvenir à ses fins, ce qui compromettrait tout autant sa marche en avant. La satisfaction doit apparaître comme toujours différée, mais jamais compromise. L'effort infructueux doit être compensé, c'est-à-dire remis en jeu dans un effort accru. Ce moment est le plus délicat. C'est ici qu'interviennent des consultants en pensée positive qui abreuvent les ânes de maximes comme celle-ci, attribuée à Churchill : « La réussite, c'est la capacité de voler d'un échec à l'autre sans perdre son enthousiasme. »

Une fois ce stade atteint, le plus dur est passé. Car on va pouvoir désormais compter sur un autre facteur éprouvé qui se nomme la routine. L'animal va continuer sur sa lancée, par vitesse acquise, pour ainsi dire, sans plus se poser la question du pourquoi. Plus exactement, cette question va s'inverser pour lui. Il se demandera : quelle raison aurais-je donc de m'arrêter ? Ce qui importe maintenant, ce n'est plus la pertinence du motif qui l'avait mis en branle, mais l'absence de motifs alternatifs suffisamment puissants pour lui faire remettre en cause la démarche adoptée. Aussi, tant que ne se présentera pas une raison impérieuse de modifier son comportement, il poursuivra son effort.
Avouons-le, le fait que les ânes se fassent systématiquement berner par des procédés aussi élémentaires ne plaide pas vraiment en faveur de leur discernement. Il faut tout de même rappeler, à leur décharge, que jamais l'on ne vit de syndicat de bourriques manifester en revendiquant « plus de carottes et moins de bâton ! » Et, c'est un fait avéré, il est advenu qu'au bout du chemin, les baudets les plus méritants aient réellement pu mordre la carotte juteuse. C'était naguère. Car le contexte global ne permet plus ce genre de largesse. Soumis à une âpre concurrence, les propriétaires des ânes ne sont plus disposés a gaspiller de coûteuses carottes à l'exercice. Afin de baisser les coûts du travail, ils substituent à celles-ci des images coloriées, ou alors ils engagent des communicateurs chargés de persuader leurs employés que la perche à laquelle rien n'est accroché est en elle-même un mets succulent. Ou bien que le bâton se transformera en carotte le jour où il aura été suffisamment asséné sur leurs dos. On admire leurs efforts.

Ce que je viens d'esquisser à grands traits n'est autre que la théorie de la motivation telle qu'elle est distillée dans d'austères traités de psychologie et mise en pratique dans de coûteux séminaires. Qu'est-ce qu'un motif ? C'est, au sens premier, ce qui nous pousse au mouvement ; par extension : une raison d'agir. La motivation est donc la fabrication et la propagation de motifs destinés à faire bouger les gens dans la direction jugée utile, ou pour parler la langue de ce temps : à les rendre toujours plus flexibles et mobiles.

Dans tous les secteurs de la société actuelle, la bataille pour la motivation fait rage. Les chômeurs n'obtiennent un droit à l'existence qu'en fournissant les preuves d'un engagement sans relâche dans la recherche d'emplois inexistants. Lors de l'entretien d'embauche, ce ne sont pas tant les compétences qui comptent que l'exhibition enthousiaste d'une soumission sans faille. Ceux qui ont encore une place ne peuvent espérer la conserver qu'en s'identifiant corps et âme à l'entreprise, en se laissant mener où celle-ci l'exige, en épousant sa « cause » pour le meilleur - et, le plus souvent, pour le pire. Et le devoir de motivation ne s'arrête pas à la sortie des bureaux. Il s'impose tout autant au consommateur, sommé d'être attentif aux nouvelles gammes de produits et de confirmer sa fidélité aux marques qui ont su l'accrocher. À l'adolescent qui doit se former - peut-être devrait-on dire se formater - selon les exigences du marché, aussi bien qu'au vieux qui doit s'acquitter de sa dette envers un monde qui a eu la bonté de le maintenir en vie. Et quel que soit son âge, au téléspectateur, qui doit faire don de quantités toujours plus importantes de cerveau disponible pour recevoir le flux ininterrompu des informations censées constituer son rapport à la réalité. Une fois la télé éteinte, restent encore tous ces artistes qui veulent le faire bouger, ces militants qui veulent le mobiliser, le temps et les relations qu'il lui faut gérer, sa propre image qu'il est sommé de dynamiser, bref pas un moment qui ne soit placé sous le signe de l'utile, sous l'impératif catégorique du mouvement. Que de carottes, pour de si malheureux ânes !

La motivation est une question centrale de l'époque et elle est appelée à le devenir toujours plus. C'est d'abord que la marchandisation intégrale l'exige. Aujourd'hui il n'est pas un désir, pas une aspiration, pas une pulsion même qui ne soit un objet de commerce. Les produits phares qui dominent le marché, ce ne sont pas de quelconques objets censés répondre à tel ou tel usage, mais des tranches de mode de vie préfabriquées. Encore faut-il que le client s'identifie à elles, qu'il fasse siens les motifs dont on lui fait la retape. Chacun porte en lui une part de ce que l'on nommait jadis les « passions de l'âme », et aussi l'héritage des traditions antérieures (du moins ce qu'il en reste). Tout ce stock doit être mobilisé. remodelé, empaqueté, étiqueté, rendu échangeable contre un produit de valeur équivalente. Tant en amont, dans ce qu'on nomme encore le travail, qu'en aval, dans ce qu'il est convenu d'appeler la consommation (mais les deux moments peuvent de moins en moins être distingués), il s'agit de faire en sorte que l'esprit des gens soit entièrement occupé par cette tâche infinie.
La deuxième raison pour laquelle la motivation est plus que jamais cruciale, c'est que les motifs intrinsèques aux individus, auxquels les institutions sociales prétendaient répondre naguère (citons entre autres le besoin de stabilité, la soif de reconnaissance, le plaisir de la réciprocité, l'espoir de vivre mieux) ont été systématiquement anéantis par la colonisation marchande. Les idéaux et les promesses qui, bon an, mal an, avaient fait passer bien des compromis et des renoncements, sont désormais combattus comme autant d'archaïsmes dont il convient de se défaire au plus vite. S'il faut sans cesse motiver les gens, c'est qu'ils sont toujours plus démotivés. Dans la sphère de l'emploi, tous les indicateurs (au sens statistique, comme au sens policier) témoignent d'une baisse de « l'investissement » des salariés dans leur emploi. Ceci non seulement chez les travailleurs précaires et mal payés, mais aussi bien chez les cadres et les hauts fonctionnaires. Dans la sphère de la consommation, la grande distribution s'inquiète maintenant de la désaffection croissante des clients, laquelle serait due d'avantage à un effet de saturation, à une baisse du désir d'achat plutôt qu'à la fameuse « baisse du pouvoir d'achat. » Dans la sphère médiatique, l'uniformisation des informations (tant dans la forme que dans le message) semble provoquer une perte de crédibilité tout aussi globale. (…)
En somme, plus la motivation des gens est nécessaire aux marchés, plus elle fait défaut.

Guillaume Paoli, Éloge de la démotivation (lignes, 2008, p. 9-18)

Né en 1959, Guillaume Paoli est philosophe au théâtre de Leipzig, inspirateur et membre actif du mouvement berlinois des « chômeurs heureux » ; il a publié le Manifeste des chômeurs heureux (Éditions du Chien rouge, 2007)

dimanche 11 mai 2008

le cyberpunk est devenu rétro

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Pour en finir (temporairement) avec William Gibson, la sortie de Code source a aussi été l’occasion d’une série d’entretiens dans lesquels William Gibson évoque de manière assez iconoclaste la façon dont il envisage aujourd’hui la « science-fiction » et le mouvement « cyberpunk » dont il fut jadis la tête de file.

dans « Mon challenge naturaliste », un entretien avec Frédérique Roussel (Libération, 20 mars 2008) accompagné d'un entretien vidéo :

Dans un monde technologique totalement ubiquitaire, que signifie cyberpunk ? Que signifie cyber ? Au XIXe siècle, quand l’électricité venait de faire son apparition, tout était électro, électro-ci, électro-là. C’était comme un préfixe à la mode. Cyberpunk, ou plutôt cyber, était dans le vent à la fin du XXe siècle. Mais on n’achète pas aujourd’hui un cyberordinateur ou un cyberiPhone. Le cyberpunk fait simplement partie du passé. Il est devenu rétro.

dans un dossier de Chronic’Art, 43, mars 2008 (qui n’est pas en ligne, malheureusement) :

La science-fiction correspond certes à ma culture littéraire initiale. Mais m’en tenir à cela équivaudrait à rester cloîtré toute ma vie dans un petit bled paumé des États-Unis ; je ne peux plus me contenter de vivre dans cette ville… (…)
Quoi qu’il en soit, je ne m’intéresse pas du tout à ces classifications marketing qui ne servent qu’à rassurer le lecteur en lui faisant la promesse de s’y retrouver dans un genre qui lui est a priori familier. D’ailleurs si Code source était facilement classable, je serai un peu triste.

dans un long entretien pour Actu SF accompagné d'un article d'Eric Holstein :

C’est assez facile, dans la mesure où le tour a déjà été effectué, et qui plus est sur nous tous. Si le livre à quelque chose à dire à propos du cyberspace, c’est bien que le cyberspace a colonisé notre quotidien et qu’il continue de le coloniser. Ce n’est plus « l’autre endroit ». Quand j’ai commencé d’écrire, le cyberspace était « l’autre endroit ». Mais aujourd’hui, nous sommes, en quelque sorte, plongés dans le cyberspace, et « l’autre endroit » c’est l’absence de connectivité. C’est là où il n’y a pas de réseau WiFi ou là où les mobiles ne passent pas. (…)
La science fiction des années 40 est assemblée avec des morceaux des années 40. Ça nous saute immédiatement aux yeux. Et la première chose que se dirait un gamin de douze ans qui lirait Neuromancien aujourd’hui, c’est « Whaaa... c’est un monde sans téléphones mobiles ! Il a dû se passer quelque chose ! ». C’est quelque chose que j’ai toujours su, et je pense que ça s’est fait jour progressivement tout au long de mon travail, jusqu’à devenir de plus en évident. Je pense que je n’ai toujours dit qu’une seule chose : « C’est votre futur ; mais votre futur c’est maintenant ! » (…)
Aux États-Unis dans les années 60, les gens qui voulait rendre la science fiction un peu plus digne, l’appelaient « la fiction spéculative ». Je souviens m’être dit à l’époque, que toute fiction est nécessairement spéculative. Et peut-être que toute vision est visionnaire. Ça dépend surtout de qui à la vision. (…)
Mais depuis, qu’est ce qu’il s’est passé en Amérique du Nord ? Toute la vieille garde académique a disparu, et a été remplacée par une tendance post-moderne qui intègre parfaitement l’idée de genre, et s’amuse à brouiller les cartes. Nous ne sommes plus dans la vieille posture : « C’est de la littérature, ou ce n’est rien ! ». Alors c’est quelque chose que je ressens encore ici, mais bien moins qu’il y a vingt ans. C’est aussi quelque chose que j’ai ressenti en Allemagne, mais bien moins qu’il y a vingt ans. Je crois que c’est une tendance très européenne que de se boucher le nez sur toute une partie de la science fiction, sur laquelle, par ailleurs, je me bouche moi-même souvent le nez (rires). (…)
le corps central de la science fiction reste aujourd’hui, du moins à mon sens, déconnecté de l’expérience du réel. la science fiction que j’aurais envie de lire, et que je suis presque incapable de trouver, est une science fiction qui n’aurait pas pu être écrite il y a dix ans. Ça serait la forme la plus viable de science fiction, et surtout la science fiction dont nous avons besoin aujourd’hui. Or la majorité de la science fiction qu’on lit maintenant aurait aussi bien pu être écrite il y a vingt ans. Ou trente. Ou même quarante. Et pratiquement toute la fantasy qu’on trouve maintenant aurait pu avoir été écrite dans les années cinquante.

voir aussi :
- la présentation « live » de Second Life
- un autre entretien vidéo (en anglais)

mercredi 30 avril 2008

on croit que c'est n'importe quoi

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CENTRIFUGE
+ DEMI-TOUR
- sous ÉCHELLE
+ HACHIS +
TOUTEFOIS / BEAUCOUP
= le BALLET
+ sa SERVIETTE

PRIVAUTE -
REPTILIEN / JAMAIS
= qu'il DECAMPE

« exagérément hasardeux ? »

+ de BROUSSAILLEs
+ à l'EPAULE
+ EMMERDEMENT
= À-PLATs +
BOUFFISSUREs
+ les CARÉNER / GRISÉ

- les HIDEUX
+ la JONCHEE
MERCREDI
MERCREDI

Anne Parian, = jonchée, poésie dure ; avec une préface de Franck David et une postface de Fred Léal (Les petits matins, 2008)

Pour rester dans l'enfance,
( « Tu as trois ou quatre ans.
Tu gazouilles dans un bac à sable.
Tu tapes avec ta pelle.
On croit que c'est n'importe quoi - »
dit la quatrième de couv’ )
mais rétablir la distance qui sied à la blogueuse extime, un peu de « poésie dure » :
le poème-addition comme recherche autobiographique ludique - au plus pur des mots.

Née à Marseille en 1964, Anne Parian a publié notamment :
- À la recherche du lieu de ma naissance (cipM / Spectres familiers, 1994)
- F. nom de ville (Au figuré, 2000)
- A.F.O.N.S. (Théâtre typographique, 2001)
- Monospace (POL, 2007)

à lire en ligne :
- Nathalie Quintane (Sitaudis)
- Anne Malaprade (Poezibao)

mardi 22 avril 2008

ce sera inhabituel et magnifique


Concernant le mystérieux Lutz Bassmann dont je parlais dans mon antépénultième billet, Livres Hebdo (730, 18 avril 2008, p. 64-67) vend la mèche en livrant un long entretien « réalisé à dessein par courriel » de Jean-Maurice de Montrémy avec Antoine Volodine, qui commence par ce préambule :

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Avant tout je vais essayer de définir la nature de notre dialogue. Vous vous adressez bien aujourd'hui à quelqu'un qui dit « je », qui a une existence physique, avec qui on peut parler, qui n'est pas un personnage de fiction et qui écrit des livres. Ce quelqu'un, on a pris l'habitude de l'appeler Antoine Volodine. Moi-même je me reconnais dans ce nom, on ne va pas en inventer un autre pour la circonstance. Mais ce quelqu'un écrit des livres et les signe de noms différents, Antoine Volodine, L.utz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer ou autres « voix du post-exotisme ».
Cette multiplicité des signatures est liée à un projet qui consiste à faire apparaître dans le monde éditorial une littérature étrangère écrite en français. Une littérature étrangère dont l'origine n'est pas un pays, mais une fiction, un lieu de fiction, un monde de fiction.
Dans ce monde de fiction, une communauté imaginaire d'écrivains emprisonnés, parmi lesquels Lutz Bassmann, Manuela Draeger, EIIi Kronauer, échappe à l'enfermement, à la mort et à la maladie mentale en composant des livres. La fiction et la réalité se rejoignent lorsque ces livres sont publiés chez de vrais éditeurs de littérature française.
Non seulement ces livres racontent des histoires, mais ils sont issus d'une histoire inventée. Ils existent en tant que livres tout à fait normaux, ils sont mis à la disposition du public qui les lit et qui les trouve bons ou mauvais, étranges ou ordinaires. Mais ils existent aussi comme des objets surgis d'ailleurs, un peu comme des preuves matérielles que l'ailleurs existe, et que dans cet ailleurs, carcéral, concentrationnaire, sans issue, il y a des gens comme Lutz Bassmann et ses camarades. C'est donc une fiction qui produit des objets littéraires qu'on trouve dans la réalité des librairies et des bibliothèques.
Quand je vous répondrai ici, ce sera non seulement parce que je suis auteur de cette fiction où les personnages sont auteurs et composent des livres, mais aussi parce que j'y joue un rôle qui est celui de porte-parole. Pièce de cette fiction, porte-parole de la communauté emprisonnée à laquelle appartient Lutz Bassmann, je le serai aujourd'hui encore dans cet entretien, mais disons que ce sera exceptionnel. À l'occasion de la sortie de ces deux volumes de Lutz Bassmann, je resterai à l'écart et je n’assumerai plus le rôle de commentateur. Cette littérature étrangère dont je parle, qui vient d'ailleurs, et que j'appelle « post-exotisme » est maintenant assez solide pour s'affirmer par elle-même. Lutz Bassmann et ses livres vont exister dans le monde sans ma présence active.

Le reste de l’entretien est jubilatoire, car Antoine Volodine (qui est aussi un pseudonyme, faut-il le rappeler) y brouille davantage de pistes qu’il n’en défriche, déclare au passage que « quelques prémonitions » du post-exotisme « restent non-vérifiées, comme l’extinction de l’espèce humaine », et débouche sur cette belle profession de foi réticulaire :

(…) une machinerie militante accompagnera la sortie du livre. De petites équipes vont coller des affiches, des initiatives sauvages de lecture et de propagande vont être prises. On entre là dans une aventure qui vibre en harmonie avec le post-exotisme, dont la référence fondamentale est l'action collective pour transformer le monde ou le bousculer durablement. Les réseaux qui vont porter la parole des haïkus et des moines-soldats de Lutz Bassmann n'ont rien de sociétés secrètes, soudées par une discipline militaire. Mais ils vont modifier quelque chose dans le ron-ron du monde éditorial. Et ce sera inhabituel et magnifique.

… maintenant j’attends de voir quand l’url de ce billet va apparaître sur l’écran noir.

lundi 17 mars 2008

droit des intelligences. 2

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N'ayant pu accéder au Salon du livre pour cause d'alerte à la bombe (sans doute personnellement dirigée contre moi), j’ai enfin trouvé une heure pour écouter l’intéressant débat « Gutenberg 2.0 : l’édition face aux mutations numériques », enregistré vendredi dernier en direct du Salon pour « Place de la toile » de Caroline Broué et Thomas Baumgartner (France Culture), entre Stéphane Michalon (Place des Libraires), François Gèze (directeur des éditions La Découverte), Bruno Racine (Président de la Bibliothèque nationale de France) et François Bon, qui (non content de vanter mon modeste blog devant mon président) affirme avec beaucoup de panache, à propos du droit d’auteur, « moi j’m’en fiche »
... « je dis toujours des trucs que je ne devrais pas dire » affirme-t-il lui-même joliment a posteriori !

deux nouveautés inaugurées au Salon à essayer, donc :
::: Gallica 2
::: Place des Libraires

auxquelles j’ajoute :
::: Mediapart, journal en ligne né aussi ce dimanche, et en accès-libre jusqu'à mardi soir (c'est court!)
::: la WebTvCulture, qui en ce moment raconte le Salon du Livre au quotidien.

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