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Quant à Ariel Kyrou il conclut ainsi son essai :

L'essence profonde de l'être humain se cache peut-être dans un ustensile de cuisine fait main. Ou dans un bijou lamentable, primaire, masse de métal fondu aux formes aléatoires. C'est l'une des clefs du Maître du Haut-Château. Dans un monde entièrement faux, gouverné par l'illusoire, l'ego nazi ou, ce qui est presque équivalent, le nihilisme de notre temps et son règne du tout calculable, le salut est dans le rien. Mais un rien qu'un vidéaste, qu'un musicien, qu'un créateur du virtuel, qu'un activiste ou qu'un artisan peut approcher et dépasser par hasard, parfois sans même s'en rendre compte. Car pour un tel artiste, le rien n'est jamais vraiment rien. Il traduit la nécessité d'un nettoyage radical, d'une création débarrassée des normes de l'art et de son marché, lavée des préceptes fallacieux des industries de la musique, épurée des inepties de la littérature instituée ou des grands studios de cinéma. L'œuvre détournée par le rien crie un « non » sans concession aux oukases de la convention pour terminer sur un « oui » sans ambiguïté à l'humain retrouvé. Elle est de l'ordre d'une épreuve de vérité. Mais sans préméditation. C'est une implosion métaphysique au cœur du quotidien le plus banal. L'œuvre ainsi dynamitée de l'intérieur frôle le néant pour mieux échapper à l'appétit féroce du Léviathan, dont l'ambition est de tout assimiler. Elle se brise en un milliard de morceaux puis se recompose, méconnaissable par la Machine, à jamais incalculée et incalculable. Cette implosion se réalise dans un trou noir, ouvert sur l'infini. Ce passage par le néant si plein de hasard et d'imprévisibilité est la seule façon d'effleurer l'absolu sans se tromper sur son identité. Sans se faire arnaquer par les grands prêtres de toutes obédiences, ces truands qui nous présentent leur dogme comme la voix de Dieu. Et qui ont pris la place du poète, cet homme troué. Au Panthéon de cette religion ou au royaume de l'information, je préfère l'esprit Dada de Kurt Schwitters et Marcel Duchamp, ou le surréalisme primaire de Max Ernst et de Benjamin Péret. À leur divinité ou à son soi-disant contraire marchand, je préfère cette céramique imprégnée du néant créateur, broche sans qualité que tient entre ses mains le jeune cadre japonais imbibé de philosophie taoïste du roman de Philip K. Dick : « (...) On prend conscience du wu dans les objets de rebuts tels qu'un vieux bâton, une boîte de bière rouillées abandonnée au bord d'une route. Cependant, dans ces cas-là, le wu se trouve à l'intérieur de l'observateur. » C'est-à-dire en vous et moi. En nos fictions et légendes à inventer et à réinventer.

Ariel Kyrou, Paranofictions. Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction (Climats, 2007, p. 247-249)