francois_bon_incendie_hilton.jpg



Cet incendie du Hilton comme allégorie de la ville, et la ville comme allégorie du monde : où étions-nous, quelle ville, quel monde, qui soudain basculait dans son envers ? Il n'y avait plus de ville ni de temps : ces galeries, et le bruit du monde, s'il nous parvenait, nous n'en étions plus acteurs. Émigrants, plutôt, et jetés : à trois rues et une dizaine d'étages d'où nous étions deux heures plus tôt, lors de la première alerte, surplombant ce ventre souterrain dont nous devions être, trois jours durant, les appendices. Garants de la continuité, d'un état stable du monde, et voilà : entracte.
Quatre heures très précisément, juste un bloc de nuit. De 1 h 50 la première sirène et l'appel, jusqu'à 5 h 50, et qu'on s'effondre, sans retrouver pourtant le sommeil, avant journée blafarde à suivre. Et c'est maintenant, à dix semaines de distance, que je rouvre ces heures. Un non-événement : le plus parfait des non-événements. Des victimes, des blessés, des morts, dans l'immense catastrophe ordinaire du monde : rien, aucun. Un bouleversement de la ville, des ruines, un effondrement absolument pas. Juste cela, l'incendie du Hilton, ce qu'on y cherche, ce basculement provisoire, et la ville cul par-dessus tête.
Au moment de commencer, compteraient donc non pas des faits, mais le souvenir de cette déambulation dans l'envers de la ville, soudain offerte : le moderne montrait ses coutures. Alors cette attente, et l'incendie tout là-haut sous les toits, un livre qui en serait non pas la restitution, encore moins l'illusion, mais voudrait le redonner temps pour temps - quatre heures vécues, quatre heures à lire. Construction de nuit, construction d'une ville ou de l'envers d'une ville, construction d'un temps coupé de la grande loi du monde, comme nous l'étions, et qui pourtant exhibait soudain à nu, très provisoirement, toutes les lois cachées du monde. (p. 9-10)

J'ai toujours travaillé en double, avançant à la fois le livre et son projet : dans les anciens carnets, en page de gauche des listes, des bribes de plans et des éléments à se remémorer, des noms, des lieux. On note des titres de livres, on découpe ou recopie des bribes d'articles, on stocke des images, autrefois découpées, maintenant repiquées sur l'écran, on bricole des plans, des schémas avec des flèches et des assemblages, puis ces bouts de phrases, celles qui viennent dans la nuit, qu'on tient précautionneusement devant soi au lever pour les déposer dans le cahier qui les garde, la date avec le texte, ou juste comme ça, dans la rue. Et puis, autrefois page de droite des carnets, le récit linéaire, ses ajouts, reprises, corrections. Je gardais tout cela dans une vieille valise noire mais longtemps que l'ordinateur avait mangé d'abord les versions en cours, puis les carnets eux-mêmes.
De même j'aimais ces stylos-plumes de marque Schaeffer, au lourd corps de métal noir brossé, et leur capacité de tenir une écriture à la fois minuscule et grasse. Je ne supporte pas, s'il s'agit de récit, ce qui porte atteinte à la vitesse : le clavier aujourd'hui le permet, ils sont sur une plaque souple, on s'habitue à les utiliser sans voir et c'est comme ça que j'entame ce texte, première heure, juste au lever, avec un bol de café et le silence du dehors, la nuit pas encore défaite, l'ordinateur tenu sur les genoux dans quelque recoin qui ne soit pas la table de travail et ses tâches du jour : listes dans mini-bloc-notes hors du traitement de texte principal, schémas et noms, déroulé des heures - et c'est nouvelle grotte ou nouveau labyrinthe, ce qu'on peut associer à l'incendie du Hilton. (p. 15-16)

Des Salons du livre en général, et de celui-ci en particulier, j'ai peu à dire : ce qui nous occupe n'est pas un métier, en tout cas ça se passe ailleurs que dans ces entassements clos. Et ceux qu'on y croise, quand le hasard vous y ramène, sont comme la partie morte de ce petit monde : on dirait qu'eux ça leur convient, qu'ils n'en louperaient pas un de toute la France, y ont leurs habitudes presque comme d'un portemanteau réservé. Certains de mes plus proches amis, on peut se voir une fois tous les deux ans, c'est bien le roulement de temps qu'il nous faut pour avoir accumulé de quoi exprimer ce qu'on a (si je prenais ses mots à lui) ou conquis, ou vaincu, ou déplacé - ou bien, au contraire, là où on s'est résigné, et dont on laisse à d'autres le soin d'investir le territoire aperçu, sombre, hostile. C'était un Salon comme les autres, et sans cette table ronde sur le numérique je n'aurais pas, de moi-même, eu le souhait d'y participer, ni même d'y traîner : le livre, pour ses lecteurs, est un objet rare, personnel, et non pas ces accumulations en masse qui en mêlent toutes les catégories, vous donnent le tournis, tout en vous faisant respirer cette poussière des allées de ciment brut, ici aggravée par les sous-sols. (p. 51-52)

Utiliser des noms de personnes, existantes, qu'elles aient réellement été à ce Salon du livre de Montréal, ou bien que je les y convoque fictivement, au nom de la logique même de mon récit : ne rien laisser qui permette de trancher. Organiser même, en amont et rétrospectivement, les traces Internet qui construisent l'ambiguïté, ça doit pouvoir se négocier. (p. 158-159)

Consciencieusement évacuer toute version intermédiaire : ça m'aura aidé à avancer. Reste celles que j'envoie régulièrement, en cours de travail, à une boîte aux lettres créée il y a déjà quatre ou cinq ans uniquement pour cela, et dans laquelle je n'ai jamais fait le ménage, n'ayant jamais eu besoin de l'ouvrir. Étrange de penser à ce genre de dépôt. (p. 180)

Titre de travail, tout au long de la rédaction : Typologie de l’incendie du Hilton. Tenté aussi : Nouveau Monde. (p. 183)

François Bon, L'incendie du Hilton (Albin Michel, 2009)

Les 430 romans français de la très française « rentrée littéraire » commencent à déferler sur les tables des libraires.

Choisir de commencer par L’incendie du Hilton, qui paraît jeudi mais que François Bon a eu la gentillesse de m’envoyer, afin d’adresser un salut virtuel à celui qui a traversé il y a quelques jours l’océan pour s’installer quelque temps dans ce « Nouveau Monde » où se situe l'incident de la nuit du 22 novembre 2008 qui a servi de pré-texte à cette belle réflexion sur le roman.

De ce roman, c’est son auteur qui parle le mieux, par exemple dans cet entretien vidéo avec Sylvain Bourmeau pour Mediapart, et certainement pas Christophe Donner, qui auparavant « n’avait jamais lu un livre de François Bon », car il se « méfiai(t) du côté social de ses titres » (sic !)

voir aussi :
::: des extraits avec photos du dernier chapitre
::: un film de Jean-Paul Hirsch, directeur commercial chez POL.