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À Deûlémont, Christophe Moreel s'extirpa du fauteuil club pour se diriger vers la bibliothèque. Les années avaient passé mais cette bibliothèque continuait de refléter la personnalité de son amie, offrant à la vue celles et ceux qui avaient contribué à la formation de son esprit. Marie Noël voisinait avec Sophie Podolski, Samuel Beckett et Georges Bataille fréquentaient Thomas Merton et Georges Hyvernaud. Recueils de poèmes et romans noirs, littérature prolétarienne et Pères de l'Église, bandes dessinées érotiques, manuels de jardinage et traités d'architecture, tous les ouvrages étaient mêlés sans distinction, ni préséance, dans la bibliothèque de Mauricette. On y rencontrait aussi ceux qu'André Blavier appelle « les fous littéraires » et des internés célèbres comme Germain Nouveau, Émile Nelligan, Antonin Artaud, Carl Solomon...
Reconnaissable à son dos marqué d'une paire d'étoiles séparées par un point, le gros classeur contenait le manuscrit en cours de Mauricette. ÉTOILE POINT ÉTOILE. *.* ; elle avait eu l'idée de ce titre pendant le stage de 1988, ayant noté qu'en informatique, le signe * peut remplacer n'importe quel mot. Ainsi, *.* désigne n'importe quel fichier et par là, tous les fichiers existant dans la mémoire de l'ordinateur.
Depuis la fin des années soixante-dix, Mauricette avait commencé de fabriquer ce livre qui voulait décrire le monde actuel dans sa totalité, une œuvre composée majoritairement de textes trouvés, découpés dans les journaux de petites annonces, les prospectus de supermarché, les catalogues de vente par correspondance, des listes de courses, des extraits des magazines ou des livres qui lui tombaient sous la main. Au fil du temps, Mauricette avait incorporé à son livre d'autres documents, des fragments du journal intime qu'elle tenait épisodiquement et puis surtout l'anthoveaulogie.
Lorsqu'elle lisait un roman ou un recueil de poèmes, chaque fois qu'apparaissait le mot « veau », elle relevait scrupuleusement la phrase qui contenait le vocable, avec indication du numéro de page et en l'accompagnant des données bibliographiques, auteur, titre, éditeur, année de publication. Christophe ne connaissait pas le pourquoi de cette manie qui la faisait se focaliser sur ce mot de quatre lettres. Pour lui, cela faisait partie de son personnage au même titre que les trous dans sa biographie, ou les périodiques accès de mélancolie succédant à des journées d'intense activité.
Mauricette ne collait pas tous ces éléments dans son manuscrit. Elle les recopiait intégralement, souvent à la machine à écrire, parfois au stylo-bille, s'agissant de son journal intime. La pratique de l'informatique lui avait fourni un nouvel instrument, le traitement de texte, et partant, le titre général d'ÉTOILE POINT ÉTOILE qui « collait » véritablement à son projet globalisant. Ce travail en cours lui donnait sans doute la sensation de recréer la réalité, de lutter contre l'éparpillement qui est la marque du monde contemporain.
Elle n'avait jamais envoyé ÉTOILE POINT ÉTOILE au moindre éditeur. Cependant quelques extraits, sans doute procurés par Alfonsina Vandenbeulque, une de ses relations, figuraient dans l'ouvrage Cadavre Grand m'a raconté, une Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le nord de la France (sic) éditée en 2006 au Corridor Bleu par les soins du poète Ivar Ch'Vavar. Il est également certain que la publication en 1991 de ses Lettres de l'asile lui avait donné un début de notoriété dans le domaine de la littérature marginale.
Non sans une certaine émotion, entre un Traité de la taille des arbres fruitiers et un Slang Dictionary, Christophe dénicha un exemplaire de cet opuscule sur le second rayon de la bibliothèque de Mauricette, un livre mince de format oblong, à la modeste couverture grise, publié à Lyon par les Éditions de Garenne. Christophe Moreel était à l'origine de cette publication. (p. 42-45)

Il cliqua dans ses favoris sur le signet « Étoile Point Étoile ».
Mauricette avait, avec son aide, ouvert un blog sous ce titre, un complément à son œuvre encyclopédique éponyme. Elle y postait assez irrégulièrement des extraits de son Anthologie du veau dans la littérature, des photos ratées, des maximes inattendues souvent drôles... Bref, elle avait une présence sur le web. Sur l'écran, il lut : « Le blog a été supprimé. Nous sommes désolés, le blog à l'adresse etoilepointetoile.blogspot.com a été supprimé. Cette adresse n'est pas disponible pour de nouveaux blogs. » Christophe ne fut qu'à moitié surpris. Avant sa crise, sans doute la sentant venir, Mauricette avait jeté dans les vastes oubliettes électroniques d'Internet toute la matière qu'elle y avait accumulée. Certains lecteurs seraient sans doute déçus, mais Christophe préférait apprendre la disparition du blog plutôt que celle de son animatrice. (p. 95-96)

Lucien Suel, La Patience de Mauricette (La Table Ronde, 2009)

Mauricette Beaussart tenait depuis 2005 un blog étonnant, Etoile point étoile qui a été fermé quelques mois et a rouvert le 6 mai dernier, mais sans ses archives.

Elle est désormais un magnifique personnage romanesque, petite fille septuagénaire pleine de lignes de fuite, dont on découvre peu à peu les secrets après sa fugue de l’hôpital psychiatrique où elle s’était réfugiée. Du cabas vert de Mauricette, le lecteur voit surgir tous les lieux communs de la vie et du roman, magistralement exploités et détournés à la fois par ce livre aussi émouvant qu'intelligent.

Lucien Suel est né en 1948 dans les Flandres artésiennes où il vit toujours. Éditeur de la revue The Starscrewer, puis du magazine La Moue de Veau, il a publié plusieurs recueils de poésie, et, l’an dernier, Mort d’un jardinier (La Table ronde, 2008).

à lire en ligne :
::: Laure Limongi, « En attendant Mauricette » (Rougelarsenrose)
::: Florence Trocmé, « Vies au creux du texte » (Poezibao)
::: « Lucien Suel fête Mauricette » (L’Alamblog)