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Jean Echenoz :

Alors que là, c'est au contraire de notre travail même qu'il s'agit : capter, cambrioler, s'emparer, détourner, casser la perception du monde en mille morceaux et remonter ces morceaux dans un autre ordre pour essayer de donner, de ce monde, une image reconstruite. Comme toi sans doute - et je crois que tu le fais notamment dans ton usage de l'histoire littéraire -, je n'ai jamais cessé de prendre un peu partout toute sorte d'éléments (récits rapportés, propos dérobés au vol, graffiti, instantanés, extraits de films, niaiseries télévisées, citations, etc.) puis de maquiller ces choses comme on dit en français qu'on « maquille » une voiture volée, pour essayer de les asservir à cette image reconstruite - dans ce mal nécessaire qu'est un scénario.
Ce qu'on pourrait appeler l'imagination d'un romancier, ce n'est peut-être que le travail de cette reconstruction même. Ces éléments que l'on dérobe - et on fait bien de les dérober, ils ne serviront jamais à personne d'autre, ou alors dans un tout autre usage - ne trouvent pas forcément leur place tout de suite. Parfois il faut patienter longtemps avant de trouver le système susceptible de les asservir, de les mettre en scène pour leur donner le plus d'existence possible. Ce sont parfois de toutes petites choses, cela peut être un tout petit détail trivial mais qui, va savoir pourquoi, m'enchante. Et dont rien n'assure qu'il pourra enchanter qui que ce soit d'autre. Il y a par exemple, rue de Belleville à Paris, toujours pas loin de chez moi, une boutique de vêtements féminins assez modeste, pas très chic, dans la vitrine de laquelle est installé un petit panneau sur lequel est écrit ceci : « Nous habillons aussi les femmes rondes ». Comme tu vois, ce n'est vraiment qu'un infime détail trivial mais cet énoncé me ravit par son curieux mélange de bizarrerie et de banalité, de franchise brusque et de courtoisie pataude, d'une certaine tendresse et d'autres choses encore qui m'échappent. J'aimerais bien l'avoir écrite, cette phrase dérisoire, et je ne suis pas sûr de savoir au juste pourquoi. Faute de l'avoir écrite je vais la voler, bien sûr, mais voici des années que j'attends de trouver le cadre de fiction dans lequel elle jouera au mieux, discrètement, son rôle minuscule. Pour le moment, je ne l'ai pas trouvé. Je ne désespère pas que ce soit dans mon prochain livre, si j'arrive à l'écrire. Mais en attendant, Enrique, si cette phrase te parle autant qu'à moi, je te l'offre bien volontiers.

Enrique Vila-Matas :

Tu me fais rire, Jean. Tu t'en doutes, j'adore la phrase, et je dois me retenir pour ne pas me jeter dessus et m'en emparer sur le champ. Mais je vais me maîtriser, du moins suffisamment pour ne pas la dérober aussi vite. Je vais chercher un moyen terme entre te la chiper et tenter de l'oublier. Lors de mon prochain passage à Paris, j'irai rue de Belleville. Voilà ce que je ferai. J'irai dans cette rue à la recherche de la phrase, et je m'en approcherai sans hâte, tel un voyageur nonchalant. Les gens me demandent souvent pourquoi je travaille autant à partir des phrases d'autres auteurs. Je leur réponds que je pratique une littérature de recherche. Je lis les autres jusqu'à les transformer. Cette folie d'appropriation inclut ma propre parodie. Dans mon livre autobiographique Paris no se acaba nunca, le narrateur participe à un concours de sosies de Hemingway alors qu'il ne lui ressemble pas du tout ; il y va uniquement parce qu'il a décidé qu'il ressemblait à l'auteur américain. C'est-à-dire qu'il est persuadé d'être son double, mais il ne lui ressemble en rien.
Ça peut sembler paradoxal, mais j'ai toujours cherché ma particularité en tant qu'auteur dans l'assimilation d'autres voix. Les idées, les phrases prennent un sens nouveau dès lors qu'elles sont glosées, légèrement remaniées, placées dans un contexte insolite. « Je m'appelle Erik Satie, comme tout le monde. » Comme l'a écrit Juan Villoro, cette phrase du compositeur français résume à elle seule mon idée de la personnalité. « Être Satie, c'est être exceptionnel, c'est-à-dire avoir trouvé une façon à soi de se dissoudre dans l'anonymat triomphal, où l'unique est le propre de tout le monde. »
Il me semble que l'on pourrait tout aussi bien dire « Je m'appelle Ravel, comme tout le monde ».
Le fait est qu'on écrit toujours à la suite d'autres. Et, personnellement, je n'ai aucun mal à me rappeler souvent cette évidence. J'en éprouve même du plaisir, car je nourris ouvertement le désir de n'être Personne, et ne fais donc jamais en sorte d'être uniquement moi-même mais également les autres, en toute impudence.

Enrique Vila-Matas, Jean Echenoz, De l'imposture en littérature. De la imposture en literatura. Traduit de l'espagnol par Sophie Gewinner et du français par Guadalupe Nettel (Meet, 2009, p. 15-18)