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Je réponds oui oui, nice trip, alors là tout à fait nice - je vois cette tache projetée au-dessus de l'Atlantique ma gerbe. Un anthropologue n'est pas censé détester les voyages. Pataugas, chaussettes roulées sous le genou, mince bande de chair puis bermuda écru jusqu'à la taille, très grosses jumelles sur gilet de pêche à poche boussole, poche Aspivenin, poche carte, poche couteau avec lame-scie, lame-cuiller, lame-ciseaux, lame-couteau bien sûr, enfin le chapeau colonial ceint par de grosses lunettes de moto avec la sangle en caoutchouc, ne me dites pas le contraire, l'anthropologue pour vous c'est ça : c'est un explorateur. Amoureux du lointain, amateur d'inconnu. Eh bien moi, non, et vous pouvez me croire, je ne suis pas un cas isolé. C'est fini, Tarzan, mon vieux ! Les anthropologues sont des rats de bibliothèque qui en sortent parfois, la peur au ventre, parce qu'il n'y a pas encore de livre sur les hommes qui les intéressent, et que ce livre, en dépit des fièvres et du vaudou, eh bien il faut l'écrire. Or Frank Firth, j'en ai des sueurs froides, mais il m'intéresse.

- Ok, salut à tous, avant qu'on s'y mette, je voudrais vous dire qu'on accueille aujourd'hui un jeune scientifique, il va se présenter lui-même.

Je dis je M'appelle A. l'anthropologue, et tout le monde rigole. Je pense heureusement que je suis parti en avance. Pour moi ça n'arrivait plus, ce genre de truc, dans les pays développés. Imaginez : le BART qui me mène de l'avenue d'Alcatraz à la correspondance Oakland-Ouest roule sans faire d'histoires. Le BART, c'est leur RER, si vous voulez. Comme je dois honorer un rendez-vous pris à dix mille kilomètres il y a des mois, je pars pour Mills College très en avance (de deux heures : à l'arrivée il y a toujours un café où attendre avec un bon bouquin; je le sais d'expérience : je suis toujours en avance). Eh bien deux heures, ça a failli ne pas suffire, parce que c'était compter sans Timo Lopez.

- Je m'appelle A. l'anthropologue. Avant les anthropologues étudiaient les villages de sauvages mais aujourd'hui ça n'existe plus (je prends mon meilleur accent pour leur dire). Du coup, on se rabat sur les originaux, les artistes, vous voyez (je prononce ârtists: tout le monde rigole), donc moi mon sauvage c'est Frank sur le campus de Mills College. (p. 17-18)

- Je voudrais savoir comment font ces gens pour se dire des choses quand ils jouent, donc quand ils ne peuvent pas se parler. Qu'est-ce qu'on fait et qui décide, par exemple.
- C'est de l'ethnomusicologie, ça ?
- Je ne sais pas. Mais je sais que c'est de la politique, et que Frank est un chef assez différent de George Bush. (p. 58)

- On ne vote pas, alors ?
Joues de Frank franchement écarlates. Petits arbres écarlates branches entre les poils de barbe (qu'il n'a pas très dure). Arbres de pouvoir qui grattent l'ego du moine Frank. Ça pousse fort sur la clairière. Bientôt, on n'y voit plus le sol. Les primates les plus angoissés de disparaître sous le niveau des végétaux se dressent sur leurs pattes, inventant l'humanité et les candidatures spontanées au poste de chef. Si ça vous rappelle quelque chose vous pouvez appeler au. (p. 88)

- Comme si ça ne voulait rien dire, alors ?
- Pas forcément, il n'y a pas de système. Mais ne colle pas au sens. Montre que tu sais parfois en tenir compte, quand ça t'amuse. On devrait toujours utiliser son instrument comme un râteau. C'est Cage qui disait ça.
- C'est-à-dire ?
- Ben, un râteau, ça ramasse des trucs, mais ça ne ramasse pas tout. C'est pas un peigne. Ça trie, quoi ! Quand tu crois recevoir trop d'informations, c'est juste que tu veux répondre à chacune d'entre elles ! En fait, tu peux les recevoir toutes, et choisir tes réponses. Le reste, laisse tomber ! Le râteau est capable de se demander toutes les deux secondes « qu'est-ce que je prends ? qu'est-ce que je laisse ? ». C'est un grand sage, quoi, bien plus sage qu'un piano. On réessaye ? (p. 90)

Jocelyn Bonnerave, Nouveaux Indiens (Seuil, 2009)

Jocelyn Bonnerave est né en 1977. Nouveaux Indiens, son premier roman, puise de manière singulière dans ses autres pratiques professionnelles, l’anthropologie et l’improvisation musicale, pour décrire les « nouveaux cannibales » de la Californie d’aujourd’hui. Comme l'impro, le roman est un râteau qui ramasse les bribes parfois peu ragoûtantes des fictions modernes, et les livre en vrac à notre entendement.

Des articles de Jocelyn Bonnerave anthropologue :
::: « Les performances de jazz : du territoire à l’écologie »
::: « Le corps des musiciens »

Et si vous cherchez dans google, vous trouverez plein de billets de lectrices à qui ce livre a été envoyé par Chez les filles (!) et qui n'ont pas aimé du tout : ça aussi c'est de l'anthropologie de la modernité !