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Cette fois, Mathilde se dirige vers le RER. Elle ne regarde pas l’heure. Elle connaît par cœur les couloirs, les escaliers, les raccourcis, ce monde souterrain tissé comme une toile dans les profondeurs de la ville. Pour rejoindre la ligne D, Mathilde emprunte depuis huit ans la longue galerie qui passe en dessous de la gare, où se croisent chaque jour quelques milliers de personnes : deux colonnes d'insectes, déversées par vagues sur les dalles glissantes, une voie rapide à double sens dont il faut respecter le rythme, la cadence. Les corps se frôlent, s'évitent, parfois se heurtent, dans une étrange chorégraphie. Ici s'opère un vaste échange entre le dedans et le dehors, entre la ville et sa banlieue. Ici, on est pressé, on marche vite, on va à son travail, madame.
Avant, Mathilde faisait partie des plus rapides, elle déboîtait sur la gauche, doublait d'un pas sûr et conquérant. Avant, elle s'agaçait quand le flot ralentissait, pestait contre les lents. Aujourd'hui elle leur ressemble, elle sent bien qu'elle n'est plus capable de suivre le rythme, elle traîne, elle n'a plus l'énergie. Elle plie. (p. 81-82)

Depuis toujours, Thibault s'attache à changer de secteur quand il demande ses gardes. Il les a traversés dans tous les sens et de toutes les manières possibles, il connaît leur rythme et leur géométrie, il connaît les squats et les hôtels particuliers, les maisons recouvertes de lierre, le nom des cités HLM, les numéros des cages d'escalier, les tours vieillissantes et les résidences flambant neuves aux airs d'appartements témoins.
Il a longtemps cru que la ville lui appartenait. Sous prétexte qu'il en connaissait la moindre rue, la plus petite impasse, les dédales insoupçonnables, le nom des nouvelles artères, les passages sans lumière, et ces quartiers surgis de nulle part aux abords de la Seine.
Il a plongé ses mains dans le ventre de la cité, au plus profond. Il connaît les battements de son cœur, ses douleurs anciennes que l'humidité réveille, ses états d'âme et ses pathologies. Il connaît la couleur de ses hématomes et le vertige de sa vitesse, ses sécrétions putrides et ses fausses pudeurs, ses soirs de liesse et ses lendemains de fête.
Il connaît ses princes et ses mendiants.

Il vit au-dessus d'une place, il ne ferme jamais les rideaux. Il voulait la lumière, le bruit. Ce mouvement circulaire qui ne s'arrête jamais.
Il a longtemps cru que la ville et lui battaient au même rythme, ne faisaient qu'un.

Mais aujourd'hui, après dix ans passés au volant de sa Clio blanche, dix ans d'embouteillages, de feux rouges, de souterrains, de sens uniques, de stationnement en double file, il lui semble parfois que la ville lui échappe, qu'elle lui est devenue hostile. Il lui semble qu'à force de promiscuité, et parce qu'il connaît mieux que quiconque son haleine empesée, la ville attend son heure pour le vomir ou le recracher, comme un corps étranger. (p. 128-130)

Derrière lui, une dizaine de conversations se mêlent au bruit des couverts et des chaises tirées sur le carrelage. Derrière lui, on trinque, on s'esclaffe, on se lamente.
Il a envie d'être seul. Il a chaud et en même temps il a froid. Il n'est pas sûr d'avoir la migraine mais peut-être que oui. Il perçoit son corps d'une manière étrange. Son corps est un terrain vague, un territoire abandonné, relié pourtant au désordre alentour. Son corps est sous tension, prêt à imploser. La ville l'étouffe, l'oppresse. Il est fatigué de ses hasards, de son impudeur, de ses fausses accointances. Il est fatigué de ses humeurs feintes et de ses illusoires mixités. La ville est un mensonge assourdissant. (p. 180-181)

À Gare de Lyon, Mathilde descend, elle fait le même chemin que le matin en sens inverse.
À l'interconnexion, elle tente de presser le pas, de s'insérer dans le flot.
Elle ne peut pas. Cela va trop vite.
Sous terre, les règles de circulation sont inspirées du code de la route. On double par la gauche et les véhicules lents sont priés de se maintenir du côté droit.
Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d'une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d'aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s'arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L'incohérence de leur trajectoire menace l'ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.
Alors Mathilde reste sur la droite, collée au mur, elle se retire pour ne pas gêner. (p. 288-289)

Delphine de Vigan, Les heures souterraines (Lattès, 2009)

Se croisent et se recroisent, sans pathos inutile, dans un Paris d’ultra-moderne solitude en perpétuel mouvement, les trajectoires souterraines de deux êtres épuisés, une femme victime de harcèlement au travail et un médecin urgentiste.

Delphine de Vigan est née le 1er mars 1966 à Boulogne-Billancourt.
Elle a publié quatre autres romans :
- Jours sans faim (Grasset, 2001) (sous le pseudonyme de Lou Delvig)
- Les Jolis Garçons (Lattès, 2005)
- Un soir de décembre (Lattès, 2005)
- No et moi (Lattès, 2007, Prix des Libraires 2008)
Les heures souterraines est sur la liste du prix Goncourt.