Salvayre_bw.jpg


Que la vraie colère commence là, dit BW. Que la vraie colère commence très exactement là. Dans cette enfance qui s'avise brutalement que la température de l'air n'est pas la même pour tout le monde. Que la veste en skaï bleu marine est une affreuse imitation. Que les meubles de la salle à manger achetés en promo sont franchement pourraves. Et qu'à la question du copain (le fils d'une huile) : Ton père a quoi comme bagnole ? on reste idiot quelques secondes avant que de mentir, puis la nuit, dans le noir, on imagine tous les endroits possibles où l'on s'enfuira quand on aura 13 ans, le plus loin sera le mieux, le plus loin de ce quartier de merde, le plus loin de ce F3 de merde, le plus loin de ces parents sans thunes et de tout ce qui va avec cette putain de pénurie de fric. Et la colère qui en résulte est une colère inapaisable, tu le sais comme moi.
Le plus souvent elle dort, dis-je.
Mais une injustice, un affront, une simple contrariété, et la voilà qui devient torche, dit BW. Torche. Écris-le. (p. 157)

Sur ce point nous nous ressemblons.
Lorsqu’elles s’adressent au grand nombre, mes paroles qui sortent de nous perdent toujours la marque de leur source intérieure. Comme si, dans leur passage extra-muros, elles s'anémiaient, se dévitalisaient, se détachaient de leur poids d'âme. Tu me fais pitié, dit BW, chaque fois qu'il me voit balbutier à la télévision des réponses stupides et, parfois même, dans mon égarement, des incongruités. Et il est vrai que la télé me laisse bête comme une bûche. Plus rien, mais alors rien de singulier, de pertinent, ou simplement de sensé ne transpire au-dehors. Le cœur affolé. Les pensées : terrées dans un coin du cerveau. Les paroles : coupées de leur centre, et qui errent, qui errent. Le regard semblant dire (à l'instar de Lucienne en visite chez les riches) : excusez du dérangement. Et un seul désir : disparaître.
Si j'essaie de me fabriquer un maintien, c'est pire ! J'ai cet air d'embarras des pauvres qui s'endimanchent, j'ai l'âme endimanchée, engoncée, gênée, comme on dit, aux entournures, et gourde, et bête, et empotée, et éberluée. Une pitié. Même gaucherie chez BW, même air emprunté (interdit serait plus juste), même désir de se cacher lorsqu'il s'exprime devant un parterre de gens (car la langue dans une telle occurrence ne sert plus de cachette, ce pour quoi elle est faite, que je sache). Il en est qui se mettent en avant, en cachette avant. Cela plaît. BW et moi nous plaçons machinalement en arrière, en cachette arrière. Cela déplaît, et c'est justice. Car il n'y a rien d'aimable à vouloir s'effacer et paraître plus plat, plus con, plus fade, plus fermé que ce que l'on est véritablement, et plein de grandes déclarations rentrées.
BW et moi nous imbécillisons dès lors que nous sommes en public. Aussi, ceux-là qui, par ingénuité, ou par malice, ou par cynisme, ne s'en tiennent qu'aux apparences, nous prennent à bon droit pour ce que nous semblons. Dois-je avouer que nous tirons de cette méprise un orgueil douloureux et paradoxal (que je n'aime pas beaucoup) ?
Les ressorts de cette insuffisance qui nous amène à balbutier idiotement, à promener ce regard vide propre aux égarés, à dire euh euh d'un air ballot en cherchant l'épithète idoine, plutôt qu'à énoncer des phrases claires et bien senties, voire claironnées, voire trompettées, voire drastiquement assénées, les ressorts de cette insuffisance, disais-je, nous les connaissons parfaitement l'un et l'autre.
Allons-nous les divulguer ici ? Obtenir ainsi du lecteur qu'il nous soit indulgent ? C'est tentant. Allons-nous jouer complaisamment la carte des humiliations d'une enfance pauvre (être pauvre, dit BW, c'est l'être en mots autant qu'en fric, ça va ensemble tu me diras), et celle de la peur enfantine, toujours prête à resurgir, de parler à l'école un français de guingois ? Tu veux nous la jouer Dickens ? plaisante BW. Allons-nous évoquer ici, répondant au désir modeste de nous effacer, notre désir symétrique et furieusement immodeste de nous singulariser à tout prix, contradiction déchirante et qui nous mène fatalement à ce mutisme ?
On dirait, remarque BW agacé, que tu cherches à nous vendre ?
Oui, avoué-je.
Cher, j'espère.
Très cher, avoué-je.
Si au moins c'était vrai, soupire BW. On s'achèterait une baignoire en forme de coquille Saint Jacques. Mon rêve ! Quelles qu'en soient donc les causes (étudiants en psychologie, au travail !), notre parole publique est, comme le pompon de la fête foraine (voir plus haut), frappée d'illégitimité. L'un et l'autre ne sommes volubiles que dans la plus stricte intimité et dans le cercle des plus vieux amis, qu'ils soient ici remerciés de leur patience.
Comment se défait-on de cette inaptitude ? Notre amour démesuré pour les grâces de l'écrit serait-il le revers triomphant de notre balourdise orale ? Son remède ? Sa vengeance ?
Possible. Possible. (p. 167-170)

Lydie Salvayre, BW (Seuil, 2009)

L’un des grands talents de Lydie Salvayre est d’être capable de se glisser dans la peau et dans le fonctionnement cérébral des personnages les plus divers et souvent les moins sympathiques : c’est ici son compagnon, BW, alias Bernard Wallet, dont elle emprunte la voix pleine de colère et d’humour, pour raconter son goût pour la fuite et son « expérience d’alpiniste dans l’édition » (p. 106).

Car ce que BW aime plus que tout au monde c'est marcher à la verticale, c'est être littéralement sur la corde raide, raide et verticale.
Improviser un aplomb dans l'anfractuosité d'une roche et s'assurer en même temps une prise solide, voilà ce qui me plaît, dit-il. Être au bord de chuter et aller vers le haut. Avoir le pied sûr, la main experte, et l'esprit comme aspiré vers le ciel. Porter une attention extrême aux choses de la technique, et, par un simple geste de la nuque, embrasser devant soi l'infini. Être dans cet équilibre inquiet, précaire, entre le consentement le plus attentif à la réalité matérielle et le sentiment exaltant d'atteindre au sublime. BW aime passionnément que ces deux mouvements se conjoignent. BW aime passionnément que l'écriture d'un texte, ensemble, les porte. Car BW est épris de ce qu'en art on appelle, je crois, le baroque. Moi aussi. (p. 102-103)

Pour voir Lydie Salvayre « s'imbecilliser » (!?) en video :
::: un entretien avec Sylvain Bourmeau (Mediapart, 27 juillet 2009)
::: un autre entretien vidéo pour la Fnac (6 octobre 2009)

::: à lire aussi : François Bon, « Salvayre contre Wallet »