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Le langage n’est essentiel que s’il exprime une sensation. Mais non pas n’importe quelle sensation.
C’est là le point capital :
Pour que le langage se moule sur la sensation, s’adapte à elle, lui donne vie, encore faut-il que cette sensation soit une sensation vivante, et non une sensation morte. C’est-à-dire : il faut que ce soit une sensation nouvelle, directe, spontanée, immédiate, et non déjà cent fois exprimée.
Les sensations déjà connues, rebattues, qui ont déjà fait l’objet de maintes expressions littéraires, s’expriment dans des formes conventionnelles : le langage qu’elles utilisent est déjà fixé. Il a perdu la fluidité, la souplesse, la force d’expression, le pouvoir de suggestion, la singularité, la fraîcheur...
Pour permettre à ces qualités de se manifester, il faut que le langage s’attache à recréer, avec tout l’effort que cela comporte et avec toute la passion et la conviction qu’un tel effort exige, une sensation neuve, encore inconnue.
C’est cette découverte de sensations inconnues, cette vision (pour employer un mot si galvaudé qu’on hésite à s’en servir), cette vision neuve du monde ou d’une parcelle du monde, qui préserve le langage de l’académisme, de la sclérose dont il est constamment menacé.
Elle oblige le romancier à le rendre percutant, à écarter quelques formes mortes qui écrasent la sensation neuve, à s’attaquer à quelque chose d’encore inexprimé qui résiste, et à créer un langage à lui, bien vivant.
C’est cet ordre de sensations neuf qui donne au langage littéraire toutes ses vertus. Des vertus dont toute l’œuvre est imprégnée. Elles se dégagent de chaque page, de chaque phrase. Elles sautent aux yeux dès le premier abord.
Car imaginez ce qui se passerait si le romancier abandonnait cet élément fondamental de son art : la découverte, le dévoilement de sensations encore inexprimées.
Il pourrait se contenter de rendre des sensations banales, se contenter d’une vision banale. Celle de chacun de nous.
Il ne chercherait qu’à ajouter à notre expérience, une expérience prise au même niveau, dans un même ordre de sensations : celle que nous pourrions faire par nous-mêmes.
Il chercherait non à dévoiler un ordre de sensations inconnu, mais à ajouter aux sensations déjà éprouvées par nous des sensations de même nature et qui, ayant perdu toute fraîcheur, étant connues et intégrées à notre réalité ne seraient que des significations, sans plus.
Alors de quel langage se servirait-il ? D’un langage banal et usé. Il écrirait, pourquoi pas ? « La marquise sortit à cinq heures. » Car à vision plate, langage plat : la sensation et le langage ne font qu’un.
(…)

Mais ce que veut l'écrivain, c'est communiquer le non encore clairement senti, une sensation intacte, neuve, qui exige un langage qui soit adapté à elle.
Il s'agit d'exprimer la sensation donnée par la chose, non de montrer la chose elle-même. Il faut, comme disait Mallarmé, que du « fait de nature... émane, sans la gêne d'un proche ou concret rappel, la notion pure ». Il faut, disait-il, que « la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère ».
Cette sensation, cette notion pure que le langage communique, elle est reconnue par le lecteur non comme un souvenir clair, mais comme une sensation vague, une sensation virtuelle - ou à peine consciente - une sensation profondément enfouie ou fugitive qui vient s'ajouter... qui vient grossir son stock de sensations.
Cette sensation non encore exprimée a acquis maintenant une qualité particulière : elle a été rendue par le langage. Elle s'est fondue avec le langage. Elle s'est faite langage.
Et cette fusion du langage et de la sensation intacte crée quelque chose de particulier, qui a une existence propre ; quelque chose qui procure une jouissance d'ordre esthétique.
Les mots perdent leur signification courante. Ils sont des mots porteurs de la sensation. De celle-ci et d'aucune autre. Ils la font surgir, certes, mais intégrée à eux. Ils la font vivre, et elle, à son tour, leur donne la vie.
Plus l'intégration est complète, sans une faille, plus la fusion est totale, plus la joie du lecteur est grande. À la limite, dans les très grandes réussites, cette joie est sans mélange.

Le langage, porté par la sensation initiale, crée une sensation nouvelle qui est d'ordre purement littéraire. Et l'œuvre entière se sépare de la réalité vécue et devient un objet littéraire animé d'une vie propre, se suffisant à lui-même.
De lui irradient d'autres sensations que lui seul peut donner.
Un monde est créé - ou une parcelle d'un monde, hors du monde réel et visible, qui s'y réfère, mais qui est un monde à part, animé d'une existence propre, un satellite soumis à ses propres lois.
L'œuvre est un équivalent littéraire d'un ordre de sensations encore inconnu.

Nathalie Sarraute, « Le langage dans l’art du roman » (Conférence, 1969)
Œuvres complètes (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 1686-1687 et p. 1691-1692)

Nathalie Sarraute est morte il y a 10 ans, le 19 octobre 1999.

Les Éditions des Femmes publient à cette occasion un Coffret de 15 heures de lectures de textes de Nathalie Sarraute par elle-même, Isabelle Huppert et Madeleine Renaud.

::: un article de Jean-Michel Maulpoix
::: la bibliographie d'auteurs.contemporains.info
::: la page remue.net

post-scriptum : à lire aussi, les hommages de
::: François Bon (magnifique photo!)
::: Anne Savelli
::: La revue des ressources