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D'un point de vue très général, le but du totalitarisme, dans ses dispositifs réels, dans le tissu même de son exercice, fut de produire un corps social intégral, parfaitement soudé, saturé de coutures, c'est-à-dire une société sans sujets, sans conflit ni diversité, immédiatement mobilisable dans son intégralité. Or, c'est à certains égards ce même but que la société de contrôle à laquelle nous consentons quotidiennement est tentée, en vertu de sa structure propre, de poursuivre. Elle dispose à cette fin d'une part de techniques policières d'enregistrement du réel telles que, si les nazis en avaient joui, elles auraient rendu la Résistance impossible, et d'autre part de techniques de séduction tellement puissantes qu'aucune résistance n'est même plus désirée ni désirable. La pacification radicale par laquelle on émousse les angles obtus des singularités peut se faire aujourd'hui sans forceps : est-elle plus souhaitable pour autant ? (p. 16)

Nous partageons malgré nous avec les totalitarismes le rêve utopique d'une sociabilité pure, d'une société intégrale et sans histoire, dans les deux sens du terme. Jamais les sociétés ne furent moins violentes et plus dociles, et jamais pourtant la tranquillité et la police qui la garantit ne furent à ce point désirées. Les lexiques dominant la scène politique en témoignent assez bien. Ainsi le terme apparemment neutre d'intégration. Integer, en latin, racine commune d'« intégral », d'« intègre » et d'« intégration », est issu de tango, tangere, qui signifie « toucher ». L'intègre ou l'intégral, c'est, littéralement, l'intact : ce qui n'a pas été touché et se tient en surplomb dans sa pureté anhistorique, ou encore l'entier à quoi rien n'a été ôté. L'usage social contemporain du terme d'intégration accepte donc en toile de fond une image de la société comme corps fondamentalement homogène. L'invraisemblable ministère qui a vu le jour en France en 2007 (« de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Codéveloppement ») rappelle qu'aucun lexique n'est inoffensif, et que notre mot d'intégration envisageait déjà les flux humains comme des menaces contre l'intégrité « identitaire » et l'homogénéité des conduites.
L'effort dont l'intégration est le nom tend vers l'homogénéité sociale maximale, c'est-à-dire exempte de toute « insociabilité ». Sitôt que la sociabilité intégrale est conçue comme la destination naturelle de l'homme, la légalité peut être prise pour une moralité, la loi pour une norme, et l'obéissance requise n'est plus susceptible d'être voulue : il n'est pas besoin ici de volonté, puisqu'on ne veut que ce qu'on peut aussi ne pas vouloir. (p. 26-27)

La loi civile, de ce fait, acquiert une fonction nouvelle : l'efficacité. Autrement dit, rien de moins que d'empêcher le crime, comme si la dimension criminelle de l'homme pouvait d'une manière ou d'une autre être surmontée, comme si elle n'était due qu'à une minorité de voyous naturellement et irréversiblement criminels. L'insociable sociabilité où s'affirme le caractère individuel de l'homme, dont le crime n'est lui-même qu'une inévitable conséquence, est comme extraite de l'individu dont elle exprimait la liberté et la faculté d'expérimenter, et redistribuée sur la société tout entière ; laquelle, de ce fait, se trouve divisée en sociables et en insociables, en « voyous » et en « honnêtes gens ». Il ne reste plus alors qu'à couper la branche pourrie pour que seuls restent entre eux les « honnêtes gens », les « sociables purs ». (p. 32)

Chaque crime sexuel spectaculaire est porté à la connaissance de tous, ou plutôt à l'émotion publique, et au lieu de dénoncer les mensonges du pouvoir, il en conforte au contraire le mouvement. Comme le système totalitaire, le système doit être en mouvement : il faut qu'il y ait toujours des voyous pour que soit toujours désirée la société intégrale, c'est-à-dire le processus par lequel on supprime purement et simplement les voyous. Il faut qu'il y ait toujours des victimes, et qu'on suscite à leur égard autant de compassion publique que possible, pour que le « zéro » de la tolérance puisse être désiré.
Cette refonte du juridique n'est donc justifiable que d'un point de vue politique très particulier, celui d'une société fabriquée « efficacement » selon un modèle idéal. Ce point de vue ne semble aujourd'hui si naturel que parce qu'il exprime la modernité politique en général, totalitarismes inclus. Il ne s'agit au bout du compte que de supprimer l'individu réel, sujet d'une parole, d'une pensée, d'un désir propres, avec toute l'insociabilité qui le caractérise, pour le remplacer par un individu imaginaire, intégralement social en dépit de ses professions de foi individualistes, c'est-à-dire intégralement normal et interchangeable dans toutes ses différences, soumis comme toutes les choses à des lois de comportement, des lois statistiques, des lois économiques, autant de « lois » nouvelles qui dans la conduite des affaires politiques se substituent aux lois civiles où s'exprimait jadis la volonté politique. (p. 37)

L’intégration exigée de l’individu ne consiste qu’en une adhésion globale et immédiate, quitte à médicaliser ensuite ses vertiges. (p. 77)

Cédric Lagandré, La société intégrale (Climats, 2009)

Cédric Lagandré est né en 1973.
Ancien collaborateur de la revue Mouvement, il a aussi contribué occasionnellement à la revue R de réel, et a publié :
- L’inspiration des Grecs (L’Harmattan, 2000)
- L'actualité pure. Essai sur le temps paralysé (PUF, 2009)