Des cancres ? Vraiment ? Vous pensez ?... Vous croyez, monsieur le proviseur, qu'il n'y a aucun espoir ?... Silence qui se prolonge, n'en finit pas... Ce sont évidemment des questions auxquelles on ne doit pas se hâter de répondre. C'est grave d'enfermer dans des catégories rigides, d'étiqueter ce qui est encore fluctuant, changeant... Bien sûr, il y a toujours un espoir... Mais... éclaircissant sa voix, tapotant d'un air embarrassé, agacé, avec son stylo fermé les cahiers, les carnets de notes étalés sur son bureau, se penchant encore pour les scruter... - Oui, il faut bien constater... Il y a là un manque de curiosité... comme une atrophie... Dans le vide qui s'est creusé en lui les mots se répercutent, sont renvoyés... Une atrophie... Oui, un manque de souplesse, une sorte de rigidité. C'est comme un muscle qui ne fonctionne pas. On a beau essayer... Tous les professeurs sont d'accord sur ce point. Certains ont vu là une volonté perverse, un besoin de détruire, de se détruire... comme un acharnement à résister à tout prix... - Ah oui ? À résister ? Résister ? À tout prix...
La voilà, il la voit, une faible lueur au bout de la galerie sombre, une lumière... vers elle il court... Oui, c'est cela : résister. Ça arrive, n'est-ce pas ? Mais ça alors, ça vient de moi... - De vous? Vous m'étonnez... - Oui, de moi... d'une voix essoufflée... de moi. J'ai commis des erreurs. Ce besoin de partager. De donner. De gaver. Sans prendre garde que pour un être si jeune c'est indigeste, c'est rebutant... Je suis coupable. C'est ma faute, ma très grande faute. Je ne peux m'en prendre qu'à moi. Je suis impardonnable. La brute insensible, c'est moi...
L'autre l'observe avec une expression indulgente, apitoyée... Il connaît cela : d'abord la consternation, la résignation humiliée, la fureur... Faites-en ce que vous voulez, punissez-le, chassez ce fainéant, ce petit vaurien, il ne mérite pas ce qu'on fait pour lui... ça lui apprendra... il ira travailler de ses mains... Et dès qu'on ose y toucher se précipitant pour protéger de leur corps leur cher petit qu'un ennemi commun menace... C'en est touchant... - Je crois que vous exagérez. Vous vous chargez injustement. Il y a des enfants, et j'en connais beaucoup, qui seraient trop contents... qui se jetteraient avidement sur ce que vous prodiguez avec tant de générosité... Chez les bons sujets, bien vivants, la curiosité, le besoin de savoir sont les plus forts... Ce qu'on leur propose provoque une excitation... vous la connaissez bien... c'est elle qui l'emporte... - Oui, je vois, oui je vous remercie, oui, je comprends...
Se levant, prenant congé, prenant la fuite, fuyant à travers les tristes cours couvertes de gravier, de ciment, le long des hideux couloirs à l'odeur de poussière humide, de désinfectants, le long des mornes salles vitrées où des médiocres ingurgitent docilement des bouillies insipides... Des dociles, des faibles, comme il était, lui, le plus soumis, le plus sage de tous, lui, la joie de ses maîtres, la fierté de ses parents, lui, le bon sujet, si brillant, toujours inscrit au tableau d'honneur, modestement satisfait de ses carnets couverts de bonnes notes, des piles de livres illisibles rapportés des distributions de prix, lourds de leurs rigides reliures de faux cuir, de leurs pages épaisses dorées sur tranche...
Fuyant hors d'ici, courant vers eux... Impatient de se joindre à eux, de rejoindre en eux cette parcelle secrète de lui-même qu'il avait toute sa vie aidé à écraser, qu'il avait crue enterrée et qui en eux a ressuscité... se hâtant de retrouver cela, ce qu'il y avait en lui de meilleur...
Ils ont su le conserver, le préserver en eux, ils le laissent s'épanouir librement au grand jour, eux qui ont toujours refusé les compromissions, les abdications. Eux qui osent - ils ont ce courage - quand ils jugent le moment venu, si tel est leur désir, leur bon plaisir, s'étirer légèrement, étouffer un bâillement, se lever avec un naturel parfait, prendre congé, partir...

Nathalie Sarraute, Vous les entendez (Gallimard, Le Chemin, 1972)
Œuvres complètes (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 757-758)