c’est que du bonheur
Par cgat le samedi 14 novembre 2009, 00:05 - écrivains - Lien permanent

Percevez-vous parfois votre propre dissonance ? Vous arrive-t-il d'éprouver ce sentiment flottant de perdre la face lorsque quelques mots étrangement scandaleux prononcés par d'autres vous font soudain vous sentir parfaitement excentrés des attentes du monde social ? On vous exhorte à reprendre ces mots, mais vous devinez que les prononcer reviendrait à renoncer à un capital autobiographique indistinct mais précieux, et à faire acte d'allégeance à une sorte de pacte qui vous définit à l'emporte-pièce. Ces mots vous intimident, vous neutralisent, vous mettent hors-jeu, et vous cantonnent au rang de fautif. Ils vous dénudent affreusement, sans cesser de vous écraser, et vous laissent l'impression de ne pas être dignes du rang qui marque théoriquement l'accomplissement d'un être humain en société. Vous pressentez aussi que votre absence de réaction fait de vous le principal responsable de cette destitution. En général, vous n'avez pas les moyens d'investir plus avant les effets de ce malaise, car l'animosité et le désarroi qui s'emparent de vous, vous condamnent presque toujours à l'accablement. Seules s'imposent des réactions épidermiques, qui, la plupart du temps, par un processus de digestion dont vous ignorez les rouages, vous poussent finalement à accepter les termes d'une communication qui vous semblait encore intolérable quelques instants plus tôt. Alors, vous pressentez que vous pouvez aussi refuser d'adhérer à cette normalisation. Vous pouvez essayer de la transgresser en considérant qu'il existe une alternative critique à ces mots que votre for intérieur refuse viscéralement. Vous êtes devenu une anomalie. Soit. Mais à cela correspond un enseignement qui nourrit durablement la compréhension de ces mots qui vous semblent parfaitement imprononçables, telle une authentique trahison du corps, lequel ne vous apparaît plus comme un appareillage physiologique, mais comme le cimetière d'un langage à inventer. Voilà ce que personne ne commente, voilà le scandale qui justifie cette enquête. (p. 7-9)
L'isolement du dissonant est grand. Il se perçoit comme un être sinistre, vérifiant douloureusement que derrière la légèreté apparente de ces mots, il y a mille accusations que, par respect pour la bienséance du bonheur sans contexte, personne n'évoquera. Mais on peut aujourd'hui en dresser un inventaire non exhaustif : se masturber l'esprit, être un triste sire quand tout le monde danse, un individu lourd quand tout le monde est léger, être un poids d'angoisse, un boulet critique, un écorché vif, un être théâtralement obscène, une escarre sur la peau de soie de l'époque, un énergumène minable, un velléitaire, un irresponsable - cette dernière accusation étant au fond la plus répandue. Le langage du bonheur sans contexte essentialise l'époque en éliminant ce qui lui porte préjudice. Il oblige le dissonant à se convaincre de son incapacité à jouir de la vie proposée selon ces termes, ce qui le ramène ce pauvre psalmiste à sa condition de non-jouisseur, convergeant vers cette intolérable et pourtant inéluctable issue : sa propre gravité. À partir de cet état de perception, à l'instant où, entendant ces mots aberrants, le dissonant se pince la lèvre inférieure de désarroi, il se découvre dans le miroir déformant que lui tendent, sans avoir l'air d'y toucher, ces gens raisonnablement passionnés par le monde social tel que le définit le langage du bonheur sans contexte. Des mots se forment, mais, comme la flamme dans le vide, s'éteignent instantanément dans l'environnement de ce bonheur ésotérique. Le dissonant devient l'isolement même, avec des nuances identifiables a posteriori (dans l'instant, il est tout à sa mortification) : un triste sire, un infâme, effrayant rabat-joie, pisse-froid, tue l'amour, criticiste du système nourricier, sous-être ingrat, crachant dans la soupe, un fou incertain, un flou, nébuleux serviteur d'une cause indiscernable, voire opaque, un martyr stupide, ou dangereux, un abject, un dissident crapuleux, un terroriste - comment savoir ? Je ne sais si l'on vous a, un jour, fait comprendre que vous étiez trop grave pour l'époque, mais c'est quelque chose d'être jugé de cette façon, d'être privé de langage, comme dénudé. (p. 38-40)
Éric Chauvier, C’est que du bonheur (Allia, 2009)
Entre enquête et étude, entre récit et essai, ce petit livre dense tourne autour d’un énoncé qui en dit beaucoup sur l’époque qui l’a engendré : « c’est que du bonheur ».
Éric
Chauvier est né en 1971 et a publié aussi :
- Anthropologie
(Allia, 2006)
- Si l'enfant
ne réagit pas (Allia, 2008)
- La Crise
commence où finit le langage (Allia 2009)
Commentaires
Je suis bien content de ne pas lire ce genre de choses souvent car ce texte est profondément narcissique et névrosé.
Ce qu'il faudrait voir, mais peut-être mon commentaire est-il complètement déplacé sur votre site (si c'est le cas, je m'en excuse et faites le moi savoir très vite), c'est qu'un positionnement différent de celui de la majorité des personnes n'a de valeur que dans la mesure où il n'est pas relatif à la majorité des personnes, dans la mesure où il existe sans le regard de la majorité des personnes, dans la mesure où il est absolu et obéit à ses nécessités propres, dans la mesure où il est authentique. Ainsi, le fait d'être un "triste sir" ne devient alors qu'une qualification externe sans objet d'une personne externe qui n'a aucune espèce de légitimité à juger. D'ailleurs, de fait, le véritable "triste sir" ne sera pas là pour que les autres le remarquent et pour qu'il se fasse remarquer. Celui qui est là cherche à se faire remarquer tout en faisant l'inverse - et même si cette demande d'attention ou de reconnaissance de sa particularité est inconsciente.
La partie sur l'absence de langage est typiquement névrotique : la posture est de vouloir communiquer (pour être reconnu par les autres) et de ne pas pouvoir car on est bloqué par les mots (les siens qui ne sortent pas et les autres que l'on ne peut s'approprier). Ce sont deux postures contraires dans le même individu au même moment ce qui est la définition même de l'attitude névrotique. Cette attitude masque une volonté consciente ou inconsciente de se faire remarquer bien plus grande (et un ego bien plus grand) que ceux qui justement font comme tout le monde (que dire d'ailleurs de l'auteur qui lui se gargarise de mots).
Nous nageons donc en pleine confusion des sentiments, en plein romantisme caricatural, en plein poète maudit, en plein Werther de Goethe, en pleine névrose quoi. Pas de quoi fouetter un boeuf, si vous me permettez l'expression.
Je suis content de ne pas lire ce genre de choses souvent.
Désolé encore pour le commentaire.
1001
déplacé, non, décalé, oui un peu ... car le fait qu'un texte littéraire révèle une attitude typiquement névrotique ne le disqualifie pas à mes yeux, bien au contraire !
Merci, Christine.
Ce texte a ravivé en moi un malaise éprouvé sur la côte ouest des Etats Unis à San Fransisco où le sourire était obligatoire et où on était traqué dès qu'on avait juste les lèvres au repos.Le bonheur obligatoire, c'est sinistre
..oui, et cela m'a donné une envie irrépressible d'écrire déjà au moins cinq ou six petits livres du même tonneau sur des expressions faîtiches de cette Lingua Quinta Republica . Merci cgat pour cette référence.
ce qui rend intéressant à mes yeux ce texte ainsi que les autres de Chauvier et par rapport aux textes à mon avis narcissique de "seulement écrivains" c'est la position d'anthropologue,
lam