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Percevez-vous parfois votre propre dissonance ? Vous arrive-t-il d'éprouver ce sentiment flottant de perdre la face lorsque quelques mots étrangement scandaleux prononcés par d'autres vous font soudain vous sentir parfaitement excentrés des attentes du monde social ? On vous exhorte à reprendre ces mots, mais vous devinez que les prononcer reviendrait à renoncer à un capital autobiographique indistinct mais précieux, et à faire acte d'allégeance à une sorte de pacte qui vous définit à l'emporte-pièce. Ces mots vous intimident, vous neutralisent, vous mettent hors-jeu, et vous cantonnent au rang de fautif. Ils vous dénudent affreusement, sans cesser de vous écraser, et vous laissent l'impression de ne pas être dignes du rang qui marque théoriquement l'accomplissement d'un être humain en société. Vous pressentez aussi que votre absence de réaction fait de vous le principal responsable de cette destitution. En général, vous n'avez pas les moyens d'investir plus avant les effets de ce malaise, car l'animosité et le désarroi qui s'emparent de vous, vous condamnent presque toujours à l'accablement. Seules s'imposent des réactions épidermiques, qui, la plupart du temps, par un processus de digestion dont vous ignorez les rouages, vous poussent finalement à accepter les termes d'une communication qui vous semblait encore intolérable quelques instants plus tôt. Alors, vous pressentez que vous pouvez aussi refuser d'adhérer à cette normalisation. Vous pouvez essayer de la transgresser en considérant qu'il existe une alternative critique à ces mots que votre for intérieur refuse viscéralement. Vous êtes devenu une anomalie. Soit. Mais à cela correspond un enseignement qui nourrit durablement la compréhension de ces mots qui vous semblent parfaitement imprononçables, telle une authentique trahison du corps, lequel ne vous apparaît plus comme un appareillage physiologique, mais comme le cimetière d'un langage à inventer. Voilà ce que personne ne commente, voilà le scandale qui justifie cette enquête. (p. 7-9)

L'isolement du dissonant est grand. Il se perçoit comme un être sinistre, vérifiant douloureusement que derrière la légèreté apparente de ces mots, il y a mille accusations que, par respect pour la bienséance du bonheur sans contexte, personne n'évoquera. Mais on peut aujourd'hui en dresser un inventaire non exhaustif : se masturber l'esprit, être un triste sire quand tout le monde danse, un individu lourd quand tout le monde est léger, être un poids d'angoisse, un boulet critique, un écorché vif, un être théâtralement obscène, une escarre sur la peau de soie de l'époque, un énergumène minable, un velléitaire, un irresponsable - cette dernière accusation étant au fond la plus répandue. Le langage du bonheur sans contexte essentialise l'époque en éliminant ce qui lui porte préjudice. Il oblige le dissonant à se convaincre de son incapacité à jouir de la vie proposée selon ces termes, ce qui le ramène ce pauvre psalmiste à sa condition de non-jouisseur, convergeant vers cette intolérable et pourtant inéluctable issue : sa propre gravité. À partir de cet état de perception, à l'instant où, entendant ces mots aberrants, le dissonant se pince la lèvre inférieure de désarroi, il se découvre dans le miroir déformant que lui tendent, sans avoir l'air d'y toucher, ces gens raisonnablement passionnés par le monde social tel que le définit le langage du bonheur sans contexte. Des mots se forment, mais, comme la flamme dans le vide, s'éteignent instantanément dans l'environnement de ce bonheur ésotérique. Le dissonant devient l'isolement même, avec des nuances identifiables a posteriori (dans l'instant, il est tout à sa mortification) : un triste sire, un infâme, effrayant rabat-joie, pisse-froid, tue l'amour, criticiste du système nourricier, sous-être ingrat, crachant dans la soupe, un fou incertain, un flou, nébuleux serviteur d'une cause indiscernable, voire opaque, un martyr stupide, ou dangereux, un abject, un dissident crapuleux, un terroriste - comment savoir ? Je ne sais si l'on vous a, un jour, fait comprendre que vous étiez trop grave pour l'époque, mais c'est quelque chose d'être jugé de cette façon, d'être privé de langage, comme dénudé. (p. 38-40)

Éric Chauvier, C’est que du bonheur (Allia, 2009)

Entre enquête et étude, entre récit et essai, ce petit livre dense tourne autour d’un énoncé qui en dit beaucoup sur l’époque qui l’a engendré : « c’est que du bonheur ».

Éric Chauvier est né en 1971 et a publié aussi :
- Anthropologie (Allia, 2006)
- Si l'enfant ne réagit pas (Allia, 2008)
- La Crise commence où finit le langage (Allia 2009)