toussaint-verite-sur-Marie.jpg


Nos regards se croisèrent, et je fis un pas en avant pour rejoindre Marie, mais je fus arrêté par le tourniquet, et je compris d'instinct que je ne pourrais pas passer, sans même devoir demander l'autorisation aux hôtesses. Je continuais de regarder Marie dans les yeux, Marie qui s'éloignait de moi, à la fois immobile et en mouvement sur les marches de l'escalator, comme prisonnière d'un soudain engourdissement du réel, d'un appesantissement du monde, Marie, paralysée, incapable d'aller dans le sens contraire de la marche et de revenir vers moi, de braver les convenances et de redescendre l'escalier roulant à contresens en se tenant à la rampe, luttant à contre-courant pour venir me rejoindre et m'étreindre sous les yeux effarés des témoins. Je voyais Marie s'éloigner de moi au rythme lent de l'escalator qui montait - Marie, immobile, de la détresse dans les yeux - je ne pouvais pas la retenir, je ne pouvais pas l'atteindre, j'étais bloqué au pied de l'escalator, et elle ne pouvait pas me rejoindre, elle ne me faisait aucun signe, le visage perdu, triste, qui s'éloignait de moi au rythme de l'escalator qui montait. Je la regardais s'éloigner de moi avec le sentiment qu'elle était en train de passer sur une autre rive, qu'elle s'éloignait vers l'au-delà, un audelà indicible, un au-delà de l'amour et de la vie, dont je devinais les profondeurs rougeoyantes en haut de l'escalator, derrière les portes capitonnées des salons privés de l'hippodrome. L'escalator les menait vers ces territoires mystérieux auxquels je n'avais pas accès, l'escalier roulant était le vecteur de leur passage, un Styx vertical - marches métalliques striées verticalement, rampe en caoutchouc noir - qui les emportait vers l'Hadès.
Marie ne bougeait pas, les yeux voilés, fixes, absents, elle se laissait emporter par l'escalator, impuissante, triste et passive, et moi ne la quittant pas des yeux, contournant l'escalator et marchant à côté d'elle pour maintenir constante la distance qui nous séparait, mais la sentant irrémédiablement s'éloigner de moi, continuant de la suivre des yeux pour ne pas la laisser disparaître de ma vue, sentant qu'elle était en train de m'échapper à jamais, mais ne tentant rien non plus pour la rejoindre, ne cherchant pas à passer en force l'obstacle du tourniquet pour essayer de l'arracher à son destin. Je croyais, sur le moment, que c'était la dernière fois que je la voyais, je la regardais s'éloigner lentement sur l'escalator, et j'avais envie de la serrer une dernière fois dans mes bras pour un ultime adieu. J'eus alors, à l'instant, la certitude que, si Marie disparaissait de ma vue maintenant, si elle passait le seuil de ces lourdes portes capitonnées des salons privés de l'hippodrome, ce serait la dernière fois que je la verrais - et qu'elle mourrait (mais ce que j'ignorais alors, c'est que, si mon affreux pressentiment allait bien se vérifier dans les mois à venir, ce n'était pas Marie qui allait mourir, mais l'homme qui l'accompagnait). (p. 148-150)

Je savais qu'il y avait sans doute une réalité objective des faits - ce qui s'est réellement passé cette nuit-là dans l'appartement de la rue de La Vrillière -, mais que cette réalité me resterait toujours étrangère, je pourrais seulement tourner autour, l'aborder sous différents angles, la contourner et revenir à l'assaut, mais je buterais toujours dessus, comme si ce qui s'était réellement passé cette nuit-là m'était par essence inatteignable, hors de portée de mon imagination et irréductible au langage. J'aurais beau reconstruire cette nuit en images mentales qui auraient la précision du rêve, j'aurais beau l'ensevelir de mots qui auraient une puissance d'évocation diabolique, je savais que je n'atteindrais jamais ce qui avait été pendant quelques instants la vie même, mais il m'apparut alors que je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s'inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcenderait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu'à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l'invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale. (p. 165-166)

Aussi curieux que cela puisse paraître, je plaisais à Marie, je lui avais toujours plu. D'ailleurs, je m'étais aperçu que je plaisais, peut-être pas aux femmes en général, mais à chaque femme en particulier, chacune croyant être la seule, par sa perspicacité singulière, son regard pénétrant et son intuition féminine, à repérer en moi des qualités secrètes qu'elles s'imaginaient être les seules à pouvoir détecter. Chacune d'elles était en fait persuadée que ces qualités invisibles, qu'elles avaient décelées en moi, échappaient à tout autre qu'ellemême, alors qu'elles étaient en réalité très nombreuses à être ainsi les seules à apprécier mes qualités secrètes et à tomber sous le charme. Mais, il est vrai que ces qualités secrètes ne sautaient pas aux yeux, et que, à force de nuances et de subtilités, mon charme pouvait passer pour terne et mon humour pour éteint, tant l'excès de finesse finit par confiner à la fadeur.
En regagnant la Rivercina, j'avais tout de suite été malade en voiture, je m'étais senti barbouillé dès que la route avait commencé à tourner. Marie avait dû s'arrêter sur un promontoire, et j'étais sorti précipitamment de la voiture pour me mettre à vomir (ah, quel séducteur, j'avais dû lui manquer). Les mains sur les genoux, le front en sueur, j'étais pris de spasmes infructueux, ne laissant plus échapper que de longs filets de salive élastiques qui coulaient entre mes pieds sur le gravier. Marie s'était éloignée pour aller cueillir des fleurs au bord de la route, elle était descendue dans le maquis et cheminait avec insouciance à flanc de colline en composant un bouquet, croquant au passage une tige de fenouil entre ses lèvres. Je l'avais dans mon champ de vision, et j'imaginais avec délices la saveur fraîche que devait avoir le fenouil sur sa langue. Lorsqu'elle vint me rejoindre, j'esquissai un sourire pour m'excuser, avec la timidité conquérante qui me caractérise. (p. 169-171)

Jean-Philippe Toussaint, La Vérité sur Marie (Minuit, 2009)

Ces quelques fragments pour faire goûter ce que j’aime dans l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, un subtil mélange de trivialité et de références intertextuelles (très simoniennes ici - peut-être en raison de la présence centrale du cheval), d’autosatisfaction et d’auto-dérision, de goût pour le mensonge et de quête d'une vérité ultime, d’épuisement du réel et d’énergie romanesque.

toussaint.jpg

C'est l'occasion aussi de signaler (avec un peu de retard pour cause de vacances!) la mise en ligne d’un nouveau site - http://www.jptoussaint.com - assez original par sa forme et par la collaboration internationale qui lui a donné naissance. La vidéo réalisée lors d'une soirée de lancement permet de comprendre comment il a été conçu. On y trouve notamment de nombreux manuscrits, brouillons et documents divers.