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Il avait pourtant tout essayé. Mantras, marche à pied, méditations en tout genre. Mais aucune des techniques que lui avait apprises Zangpô ne lui était à présent d'une quelconque utilité pour se défendre contre celles que le maître appelait les ennemies publiques numéro un du bonheur : les Pensées. Si ingénieuses, si inventives quand elles s'occupaient de science, de techniques ou d'organisation du quotidien, ces petites cheftaines avaient tendance à faire valoir leurs droits dans toutes les sphères de l'existence, surtout là où elles n'avaient aucune légitimité. Et encore plus lorsqu'elles achoppaient sur un problème qu'elles étaient censées résoudre. Non contentes de leur incompétence, elles finissaient par dérégler l'ensemble du système, créant, par leur prolifération, insomnies, dystonies neurovégétatives, dyspepsies, crises de tachycardie. Il leur faudrait une bonne guerre. Une blitzkrieg. Un truc comme une machine à décerveler. Une société anonyme d'actions non cotées en Bourse qui lutterait contre la logique boursière. Maintenant, à quoi pourrait ressembler cette machine à décerveler ? Des comprimés à ingurgiter ? Ça existait déjà, ça s'appelait des médicaments ! Des écrans à regarder ? Ça existait déjà, ça s'appelait la télé ! (p. 257-258)

OBSERVATOIRE DES RÉALITÉS NON ORDINAIRES (APRÈS UN JEÛNE DE DEUX JOURS ET UNE TECHNIQUE YOGIQUE DE CONTEMPLATION CONTINUE DE LA PLACE)

Date : le 28 août à 20 heures
Lieu : terrasse du café Saint-Sulpice, Paris 6e
Temps chaud et sec
Je fixe un arbre sans ciller
Des personnes passent comme en surimpression
Une jeune femme, une autre, un vieil homme et un enfant, deux autres femmes
Toujours l'arbre
Des voitures passent, fixer l'arbre
D’autres passants
Passe un bus
Yeux qui pleurent, tenir bon
Toujours l'arbre, bruits de klaxon
L'arbre
Arrêter, mal aux yeux
Maintenant l'église
Je fixe l'église sans ciller
Les voitures continuent de passer
Devant l'église, quelques clochards, ils se chamaillent
Je fixe l'église, mes yeux pleurent, je tiens bon comme j’ai tenu bon ces deux derniers jours pour le jeûne, je ne bats pas des paupières, toujours l'église
Ciel magnifique, lumière orangée
Des passants se découpent dans cette lumière sidérale
Toujours l'église, elle vibre au milieu de l'air
Elle se gondole comme sous l'effet d'un psychotrope puissant, et pourtant je n'ai rien pris, je n'ai même pas bu une goutte d'alcool
Où va la beauté du monde ?
Douleur, pleurs, je suis obligé de fermer les yeux
Les passants, je me décide à les fixer
Un, deux, trois, quatre, ils passent dans mon champ de vision et disparaissent
Vertige et tristesse du monde
Je fixe une grande blonde, quelle partie au juste ? Elle est déjà partie
Je fixe un couple de quinquagénaires, ils mangent une glace, déjà disparus
Je fixe un photographe qui s'est arrêté pour prendre un cliché de l'église
Je fixe son visage de dolichocéphale rasé
Je fixe
Tout à coup, son visage explose, comme s’il se confondait avec le monde extérieur
Phénomène visuel plus curieux encore, les personnes qui passent m'apparaissent comme des taches remuantes à la façon d'amibes qui se mélangent les unes aux autres
des larmes
trop de larmes
m'obligent à arrêter

(p. 308-310)

Laurent Quintreau, Mandalas (Denoël, 2009)

La méditation emprunte d’étranges cercles, Perec est réécrit sous peyotl, des vies s’entrecroisent en formant des mandalas inédits … Mandalas est le deuxième roman de Laurent Quintreau, qui avait auparavant publié Marge brute (Denoël, 2006).