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Après l'incident, on s'est occupé de moi. Il y a des intervenants pour ça, des étapes obligatoires, une méthode. J'ai été le cas sur lequel on déroule la procédure, et c'est une chose bien connue que, chaque cas étant unique, celle-ci à un moment ou à un autre doit être adaptée. Dans le domaine particulier des procédures d'urgence, aucun technicien, aucun ingénieur, même le plus inventif, ne viendra à bout du challenge qui consiste à tirer d'une situation toutes les conséquences en termes de risques, à envisager le pire pour en limiter l'impact, le pire dans l'univers des possibles n'étant pas une figure statique, facile à saisir, bien au contraire, en matière de pire on peut toujours faire mieux, et la réalité des incidents qui est riche et complexe est toujours une leçon d'humilité.
Quand au risque nucléaire, le circonscrire à l'enceinte de confinement, idéalement on aimerait bien, on tend vers ça, pour finalement dans la pratique s'en remettre aussi aux statistiques, la probabilité que ça arrive ou que ça n'arrive pas, l'incertitude, son seuil de tolérance, etc., on imagine, des heures et des heures passées à dresser la carte des cas connus et répertoriés ou prévisibles, qui s'enrichit du retour d'expérience, et le reste, l'impondérable, les taches blanches, qu'on ne se représente même pas. Quand l'incident se produit, c'est grave ou c'est moins grave, sur l'échelle INES notée de 1 à 7 de la sûreté nucléaire, ça peut être grave collectivement ou de façon isolée pour un travailleur ou deux, les statistiques intègrent ça aussi, le bien du plus grand nombre et la quantité négligeable. (p. 34-35)

Impénétrable, indestructible. Et ce que l'hermétisme du dehors traduit du dedans. Elle séduit. Disons qu'elle peut séduire. Par ce qui est à l'œuvre au cœur du réacteur dans l'assemblage minutieux des pastilles d'uranium, la fission nucléaire, si simple dans son principe. Par ce qu'elle dit surtout de la maîtrise acquise par l'homme des lois de la matière et de la manière d'en libérer l'énergie. Une énergie colossale, contenue, tout est là, dans un confinement qui ne demande qu'à être rompu pour donner toute sa mesure. En salle de contrôle, un agent appuie sur le frein. Plusieurs freins à disposition. Plusieurs variantes d'un seul principe, l'absorption des neutrons.

Ce qui est à l'œuvre au cœur du réacteur, c'est l'illustration par l'exemple de la fameuse équation d'Einstein, E = mc2, qui met face à face, dans un rapport constant, l'énergie et la masse, deux choses qu'il n'allait pas de soi de rapprocher, l'une établie comme proportionnelle à l'autre, tant il est vrai que rien ne disparaît mais se transforme. Un neutron libre percute un atome. Plus précisément, un atome lourd, uranium ou plutonium, capte au sein de son noyau un neutron libre. Le noyau devient instable, se scinde en deux, et libère deux ou trois neutrons. Parce qu'il perd en masse, sa fission dégage de l'énergie. À l'échelle de l'atome, c'est une énergie considérable. À notre échelle à nous, elle ne le devient que par le principe même de la fission nucléaire qui veut qu'une fois amorcée, la réaction se propage à des milliards d'atomes en quelques fractions de seconde. La sensation de l'homme qui comprend ça, qui sait être le premier dans l'histoire des hommes à le comprendre ? La sensation de cet homme, en l'occurrence une femme, Lise Meitner, réfugiée en Norvège en 1940, à l'instant où l'idée jaillit qu'elle sait être la bonne, d'une portée inimaginable, sans commune mesure avec ce qui a été mis au jour jusqu'ici ? (p. 106-109)

Il se tient debout au bord de la piscine, vide. Il se tient debout en combinaison étanche, heaume ventilé et masque à gaz sous le heaume, incapable de franchir le pas qui lui permettrait d’agripper la rampe, de pivoter, puis de poser son bottillon droit en caoutchouc blanc et semelle crantée sur le premier barreau de l’échelle, en prenant bien garde de ne pas s’enrouler ou entortiller le cordon d’alimentation, une fausse manœuvre qui couperait net l’arrivée d’air au plus mauvais moment, une fois atteint le fond de la piscine ; pour l’instant, en cas d’urgence ou sur un coup de tête, il peut encore agir, arracher le heaume et le masque et respirer librement, mais quinze mètres plus bas, ce qu’un homme sans tenue de protection est surtout libre de respirer, ce sont les gaz et aérosols radioactifs libérés par les parois, tritium, cobalt, césium, etc. Il entend la voix derrière lui, à travers le heaume, qui lui donne l’ordre pour la deuxième fois de descendre. Il ne réagit pas. Il se tient debout, tétanisé, sans rumination, sans conflit intérieur. Devant lui, la piscine. Le trou béant d’un sarcophage en béton, vide. Sous le matériel de manutention peinte en jaune, pont roulant, treuils et mâts de levage, non plus la surface troublante et lisse de l’eau animée par une lumière intérieure, non plus cette eau qui vous tend les bras, dont le charme par la seule magie de sa couleur repousse les hésitations et les craintes, mais une fosse vide et grise dans son cuvelage d’étanchéité. Il ne peut pas descendre. Il sait qu’il ne pourra pas le faire. Il ne le sait pas à la manière d’un bipède doué de parole et raisonnable, mais d’instinct. C’est en engagement massif de tout le corps contre la volonté, si tant est que la volonté, depuis qu’il est entré ici, ait eu son mot à dire. La voix est celle, identifiée du chef d’équipe qui en appelle à la raison. Les gars de la première vague ont eu leur dose. Maintenant c’est à eux de jouer, lui Bernard et ses collègues qui attendent le début de l’intervention habillés comme lui en tenue Mururoa, tant qu’à faire, quitte à devoir y aller, qui voudraient en être déjà débarrassés, et s’impatientent. Un homme le double, suivi d’un deuxième, etc., lentement, avec précautions, ils commencent à descendre. (p. 121-123)

Elisabeth Filhol, La centrale (POL, 2010)

L’écriture lumineuse et rigoureuse de ce premier roman fait éprouver au plus près la fascination pour la centrale, les centrales, le bleu ultraviolet de leurs piscines, l’énergie inouïe enfouie dans leur cœur de béton ; mais aussi l’étrange, rationnelle et inquiétante manière dont y sont organisé le travail et gérées les fragiles ressources humaines ; et, surtout, les émotions des hommes que la centrale dévore et use prématurément, entre excès d’adrénaline et banalisation des gestes, peur de la surdose et peur du chômage, anesthésie et angoisse.

Elisabeth Filhol est née le 1er mai 1965 à Mende en Lozère. Elle travaille dans l'industrie comme audit et analyste financière et vit à Angers.

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